• Côte d'Ivoire

À la une

© Digit communication pour Action contre la Faim

Accéder à l’eau : un défi majeur pour les populations du nord de la Côte d’Ivoire

Dans les régions du Nord de la Côte d’Ivoire, notamment le Tchologo, où la pauvreté reste élevée, l’accès à l’eau constitue un défi majeur et un enjeu prioritaire pour renforcer la résilience des communautés rurales face au changement climatique. Depuis 2022, Action contre la Faim mène un projet permettant d’accompagner les communautés dans leur gestion autonome de l’accès à l’eau.

Une région confrontée à la pauvreté et au changement climatique

Le bassin versant du Haut Bandama, situé au Nord de la Côte d’Ivoire entre les régions du Poro et du Tchologo constitue une ressource d’eau essentielle et un endroit stratégique pour le développement économique régional. Cette zone rurale soutient d’importantes activités agricoles, pastorales et industrielles qui dépendent fortement de la disponibilité en eau. Toutefois, la pression exercée sur les ressources en eau s’intensifie sous l’effet du changement climatique, de la croissance démographique et de l’augmentation des besoins.

Cette situation est aggravée par une baisse généralisée des précipitations observée au cours des dernières décennies, entraînant une diminution du volume d’eau (27 781 000 m3/an) de certaines retenues du bassin1

Les projections climatiques annoncent par ailleurs une accentuation de la variabilité climatique dans les années à venir, renforçant les risques de tension sur cette ressource essentielle. « Avant, le pays disposait d’un important potentiel hydrique », commente Yao Geoffroy Toure, responsable technique Eau, Hygiène et Assainissement pour Action contre la Faim en Côte d’Ivoire.

« Aujourd’hui, les pluies sont de plus en plus irrégulières et insuffisantes ce qui perturbe fortement les campagnes agricoles et à terme la capacité des ménages à se nourrir suffisamment. Les impacts du changement climatique sur la production agricole projetés à l’horizon 2050 montrent des pertes supérieures à 25 % sur le maïs ».

A ces aléas climatiques s’ajoutent des pressions d’origine humaine telles que la déforestation et la surexploitation des terres, qui contribuent à l’épuisement des sols et des ressources en eau.

Dans ce contexte, la préservation et la gestion durable de l’eau deviennent des enjeux majeurs pour le Haut Bandama, d’autant plus que les populations des zones frontalières du Nord du pays font face à des niveaux élevés de pauvreté et à un accès limité aux services sociaux de base.

Les enjeux de l’eau dans le Tchologo

Depuis la loi de 2003, la responsabilité de la gestion de l’eau incombe aux collectivités territoriales. Cependant, les services d’approvisionnement en eau et assainissement demeurent insuffisants pour répondre aux besoins croissants des populations.

Au niveau local, l’accès à l’eau est assuré par des COGEPE (Comité de Gestion des Points d’Eau), une structure communautaire chargée de veiller à la gestion et la pérennité des infrastructures hydrauliques telles que les forages et les pompes manuelles.

« Les membres des comités sont désignés par la communauté elle-même au sein du village. Ces comités sont composés à 45% defemmes, qui sont les principales utilisatrices et gestionnaires de l’eau au quotidien », précise Yao Geoffroy.

Si cette gouvernance favorise l’implication des communautés, elle révèle cependant certaines limites. Souvent peu formés et disposant de ressources financières limitées, les comités de gestion sont peu nombreux et peinent à assurer un entretien efficace des infrastructures et un suivi rigoureux du service. Ces difficultés peuvent engendrer des tensions au sein des communautés, notamment entre agriculteurs et éleveurs.

Les populations sont également confrontées à la dégradation progressive des infrastructures hydrauliques. Les pannes récurrentes des pompes manuelles constituent ainsi l’un des principaux obstacles à un accès durable à l’eau potable.

Au-delà des enjeux de maintenance, le déficit d’infrastructures reste préoccupant.

« Avec près de 550 000 habitants, la région du Tchologo ne compte que 417 pompes à motricité humaine, soit en moyenne 1318 individus dépendant d’une pompe manuelle, un niveau largement inférieur aux standard humanitaire (1 pompe pour 250 à 500 personnes maximum) et très insuffisant pour couvrir les besoins de la population »,

explique Yao Geoffroy. À cette faible couverture s’ajoutent la vétusté des installations, les difficultés de recouvrement des coûts de gestion et le manque de prestataires qualifiés pour assurer la maintenance des ouvrages.

Par ailleurs, les défis liés à l’accès à l’eau s’accompagnent d’importants enjeux en matière d’hygiène et d’assainissement. Plus de la moitié de la population rurale ne dispose pas d’un dispositif de lavage des mains avec de l’eau et du savon, tandis que plus d’un ménage sur deux pratique encore la défécation à l’air libre. Cette situation accroît les risques de propagation des maladies hydriques et fragilise davantage des populations déjà vulnérables.

La participation citoyenne pour une gestion efficace de l’eau

Pour une meilleure gestion durable des ressources en eau, le renforcement de la gouvernance locale et de la participation citoyenne constitue un levier essentiel. Pour cela, Action contre la Faim avec le soutien financier des Agences de l’Eau (Loire Bretagne et Artois-Picardie) et en lien avec les autorités locales, mène le projet « Accès durable à l’eau et à l’assainissement des populations en milieu rural du Bassin du Haut Bandama », visant à renforcer durablement l’accès à l’eau, l’assainissement et la gouvernance des ressources en eau.

D’une part, l’intervention d’Action contre la Faim permet de renforcer l’accès aux infrastructures en eau des populations rurales. D’autre part, elle permet d’améliorer les capacités locales dans la gestion de l’eau pour un accès durable à l’eau potable dans le département de Ferkessédougou.

« La priorité est de me remettre la population au centre des solutions pour régler la question de la gestion durable des points d’eau. Pour cela, nous avons accompagné 69 comités de gestion des points d’eau dans les sous-préfectures de Ferkessedougou, de Koumbala et de Togoniéré, sur des aspects organisationnels, de gestion financière, et de suivi des décisions. Ces comités de gestions sont rassemblés en 3 associations qui ont été fédérées au niveau départemental. Une association des artisans réparateurs a été formée. Cette structuration permet aux communautés de disposer directement des ressources financières nécessaires à la réparation rapide des pannes dans un délai de 72h. Aujourd’hui, ces communautés ont renforcé leur résilience et ont gagné en autonomie et efficacité dans la gestion des ressources en eau », commente Yao Geoffroy.

A terme, les citoyens pourront à la fois participer de façon plus efficace à la planification de l’utilisation des ressources en eau, porter leur voix auprès des autorités sur les difficultés rencontrées au niveau des villages et exercer un contrôle citoyen de l’action publique autour des ressources en eau.

Les résultats sont déjà visibles sur le terrain : 11 825 habitants de la localité de Togoniéré ont bénéficié de la réhabilitation de 9 pompes manuelles et de la construction d’un bloc de latrine.

« C’est le fruit d’un très gros travail de mobilisation communautaire pour sécuriser l’eau dans les zones rurales et les villages ».

Le projet a notamment permis d’améliorer le quotidien de Naminata, elle témoigne :

« Je vis à Diéwarakaha, un village situé à 7 km de la sous-préfecture de Togoniéré. Avant l’intervention d’Action contre la Faim, l’accès à l’eau potable était difficile. Sur les deux pompes du village, une seule fonctionnait, entraînant de longues files d’attente et des tensions fréquentes. En outre, les femmes n’étaient pas impliquées dans les décisions liées à la gestion des pompes. Les questions de gestions de ces pompes étaient du ressort des hommes.

Aujourd’hui, grâce à l’appui d’ACF, un Comité de Gestion a été mis en place, et j’ai été élue Présidente par ma communauté. Les formations reçues en leadership et gouvernance communautaire ont renforcé ma confiance et ma capacité à m’exprimer en public.

Je participe dorénavant aux prises de décision et porte la voix des femmes lors des réunions communautaires et sous-préfectorales. Ce changement a favorisé une gestion plus inclusive des points d’eau, où les préoccupations des femmes sont désormais entendues et prises en compte »

Les équipes d’Action contre la Faim, à travers les comités de gestion, sensibilisent également les populations sur la gestion durable des ressources en eau :

« Nous menons des séances de sensibilisation et d’éducation sur l’hygiène et l’assainissement pour que les communautés puissent adopter de meilleures pratiques pour elles et les générations futures ».

Le projet contribue également à la protection de la ressource en eau et la préservation de la biodiversité. De fait, un reboisement autour des 15 points d’eau sera effectué en lien avec la direction régionale des Eaux et Forêts de la région du Tchologo, qui contribuera à la stabilisation des sols et à la recharge des nappes phréatiques. Parallèlement, un suivi régulier du niveau des eaux souterraines est mis en place afin de mieux prévenir les risques de pénurie, de surexploitation des nappes et de pollution liée aux activités agricoles et industrielles.

Une nette amélioration de la sécurité hydrique

Au début du projet, une enquête a été menée auprès de 189 ménages bénéficiaires afin de mesurer leur niveau de d’insécurité hydrique à l’aide de l’indicateur mesurant l’insécurité hydrique (HWISE), avant et après la mise en œuvre du projet.

« C’est la première fois que nous collectons ce type de données sur la sécurité hydrique et les chiffres sont édifiants : la part des ménages correspondant à un niveau d’insécurité hydrique faible, modérée et élevé passe de 65% en début de projet à 3,5% en fin de projet », souligne Yao Geoffroy.

Avant la mise en place des activités, les conséquences du manque d’accès à l’eau étaient particulièrement préoccupantes. Plus d’un tiers des ménages interrogés déclaraient avoir dû modifier leur alimentation faute d’eau disponible (36 %), tandis que 35 % estimaient ne pas disposer de suffisamment d’eau pour leurs besoins quotidiens. Par ailleurs, 34 % des répondants indiquaient ne pas avoir pu se laver convenablement, et près de 30 % affirmaient s’être déjà couchés en ayant soif.

L’étude va au-delà de simples questions d’accès à l’eau et met également en lumière des effets moins visibles, mais tout aussi importants. Au début de l’enquête, le sentiment d’inquiétude, de colère et de honte était rapporté par plus de la moitié des personnes interrogées. Ce ressenti a fortement reculé à la fin de l’enquête.

« Ces résultats montrent clairement que l’accès à l’eau ne se limite pas à une question d’infrastructures. Il est également étroitement lié aux conditions de vie, au bien-être et à la santé mentale des populations », conclut Yao Geoffroy.


1. Yao Blaise KOFFI, 2007, Etude du calage, de la validation et des performances des réseaux de neurones formels à partir des données hydro-climatiques du bassin versant du Bandama blanc en Côte d’Ivoire, Université de Cocody Abidjan, 8 p.