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Cameroun et Tchad : quand le dérèglement climatique fragilise des millions de vies
A l’Extrême nord du Cameroun et au Tchad, les populations vivent désormais au rythme d’un climat de plus en plus imprévisible. Pluies tardives, sécheresses prolongées, pâturages dégradés et raréfaction des ressources en eau bouleversent les moyens de subsistance de millions de personnes. Si les effets du changement climatique sont visibles partout dans le monde, ils prennent dans ces deux pays sahéliens une dimension particulièrement inquiétante en raison de la pauvreté, de l’insécurité et des crises humanitaires déjà en cours.
Le changement climatique : un démultiplicateur des crises
La région de l’Extrême-Nord du Cameroun concentre une grande partie des besoins humanitaires du pays. En 2026, près de 1,3 million de personnes ont besoin d’une assistance, dans un contexte marqué par les déplacements de populations, l’insécurité persistante dans le bassin du lac Tchad et la pression croissante sur les ressources naturelles.
Le Tchad est confronté également à une situation sécuritaire préoccupante dans la Province du Lac. Le pays accueille plus de 1,4 million de réfugiés soudanais et populations assimilées et près de 401 000 retournés tchadiens à l’Est et plusieurs centaines de milliers de déplacés internes au niveau national, exerçant une pression accrue sur les terres agricoles, les pâturages, les ressources en eau et les marchés.
À ces difficultés s’ajoute un facteur aggravant : le dérèglement climatique qui agit comme un « multiplicateur de crises » et affaiblit davantage des communautés déjà vulnérables.
A L’Extrême Nord du Cameroun, au cours de l’année, les communautés ont signalé une multiplication des épisodes de sécheresse, des vagues de chaleur plus fréquentes et des perturbations importantes du calendrier des pluies. Au Tchad, plusieurs régions ont enregistré des déficits pluviométriques très importants en 2026, compromettant la recharge des points d’eau, le développement des cultures et la régénération des pâturages. Les épisodes de sécheresse sont qualifiés par le Programme alimentaire mondial (PAM) comme les plus sévères jamais enregistrés dans la région depuis 1984.
« A l’Extrême Nord du Cameroun, le début de la saison des pluies a accusé un retard de près de deux mois dans plusieurs départements avec des poches de sécheresse prolongées et une baisse préoccupante du niveau du fleuve Logone. », déclare Salissou Sabo Mainassara, référent sécurité alimentaire et moyens d’existence pour Action contre la Faim en Afrique centrale. « Ces perturbations ont entraîné des retards de semis et des ré-semis notamment dans le Logone-et-Chari, le Mayo-Danay, le Mayo-Sava et le Mayo-Tsanaga, avec un risque d’impacter négativement la production céréalière, notamment du maïs et du mil ».
« Au Tchad, au cours de l’année des déficits de pluie compris entre –129 mm et –422m ont été observés dans de nombreuses zones agro-pastorales de la province du Lac ». Les régions les plus affectées se concentrent principalement dans la bande sahélienne et les zones orientales du pays. Les provinces du Lac, du Kanem, du Bahr El Gazal, du Batha, du Wadi Fira, de l’Ouaddaï, du Sila et du Hadjer Lamis présentent les déficits pluviométriques les plus préoccupants ainsi qu’une forte dégradation des conditions agroécologiques.

L’agriculture et élevage en première ligne
Agriculteurs, éleveurs et pêcheurs subissent de plein fouets les effets du changement climatique. Dans les deux pays, la majorité des ménages dépend directement de l’agriculture pour se nourrir et subvenir à leurs besoins.
Au Cameroun, le retard des pluies a contraint de nombreux producteurs à ressemer leurs parcelles après plusieurs semaines sans précipitations. Les agriculteurs craignent désormais des récoltes insuffisantes, notamment pour des cultures de base comme le maïs ou le niébé. Au Tchad, les conséquences sont similaires : les retards de semis et la faible croissance des cultures pourraient fortement réduire les rendements agricoles. La province du Sila, située à l’Est du pays, constitue un cas d’alerte avancée, avec des parcelles de sorgho considérées comme irrécupérables malgré une éventuelle reprise des pluies : “Plus de 32 000 hectares de cultures auraient été détruits à la suite des déficits pluviométriques et des séquences sèches prolongées”, s’inquiète Salissou.
« Pour les familles rurales, une mauvaise récolte signifie non seulement moins de nourriture disponible, mais aussi moins de revenus pour acheter des produits essentiels ou financer les dépenses du foyer. Cela signifie aussi moins d’investissements pour la prochaine campagne agricole. Un cercle vicieux dont les familles peinent à en sortir ».
Du côté du secteur de la pêche, la baisse du niveau des eaux et l’assèchement des plans d’eau entraînent une diminution généralisée des captures, réduisant à la fois les revenus des pêcheurs et l’accès des familles aux protéines animales.
Le dérèglement climatique bouleverse également les activités pastorales, essentielles dans cette partie du Sahel. La dégradation des pâturages et le manque d’eau limitent l’alimentation des troupeaux. Les animaux perdent du poids, produisent moins de lait et deviennent plus vulnérables aux maladies.
« Pour les éleveurs, le bétail représente souvent bien plus qu’une source de nourriture : il constitue une épargne, un patrimoine et un moyen de faire face aux imprévus. Lorsque les ménages sont contraints de vendre leurs animaux pour survivre, ils perdent une partie de leur capacité à se reconstruire après la crise », commente Salissou.
Cette raréfaction des ressources favorise les déplacements précoces et atypiques des éleveurs à la recherche de ressources, augmentant les risques de tensions entre agriculteurs et éleveurs autour de l’accès à l’eau et aux terres.
« Les ménages risquent d’être confrontés à un effet de ciseau particulièrement défavorable : d’une part, la baisse des productions limite les revenus tirés des activités agricoles, pastorales et halieutiques ; d’autre part, la hausse continue des prix alimentaires accroît le coût d’accès à la nourriture. Cette double pression réduit fortement leur pouvoir d’achat et leur capacité à couvrir leurs besoins essentiels », alerte Salissou
Une menace pour la sécurité alimentaire
Les effets du changement climatique ont des répercussions négatives sur l’ensemble du système alimentaire. Lorsque les récoltes diminuent et que les troupeaux s’affaiblissent, l’offre alimentaire se réduit. Une rareté qui influe directement sur les prix des denrées qui augmentent et les revenus des ménages baissent.
« Au Tchad, le riz importé est indiqué à +33 % par rapport à la moyenne voire +60% dans certaines localités comme à Pala, à l’Ouest du pays », détaille Salissou.
Face à ces difficultés, de nombreuses familles adoptent des stratégies de survie : réduction du nombre de repas quotidiens, vente du bétail, endettement ou migration à la recherche de nouvelles opportunités économiques.
« Au Cameroun, des personnes des communautés où nous intervenons nous relatent que leurs réserves alimentaires sont largement inférieures aux années précédentes et que leurs stocks sont déjà faibles ou totalement épuisés ».
Au Tchad, 21 départements sont actuellement classés en Phase 3 (Crise). D’ici la prochaine période de soudure, 37 départements pourraient basculer dans cette phrase. Au total, plus de trois millions de personnes pourraient être confrontées à une insécurité alimentaire aiguë au cours de cette période critique. “La dégradation attendue de la sécurité alimentaire fait craindre une augmentation des cas de malnutrition aiguë, en particulier chez les enfants de moins de cinq ans, les femmes enceintes et allaitantes ainsi que les ménages les plus pauvres”, déclare Salissou.
Au Cameroun, les indicateurs montrent également une dégradation préoccupante des conditions de vie dans l’Extrême-Nord. « Les dernières estimations indiquent que les départements du Logone-et-Chari, du Mayo-Sava et du Mayo-Tsanaga demeurent en situation de Crise (IPC Phase 3) et que certains ménages très pauvres pourraient basculer en situation d’Urgence (IPC Phase 4). Au premier semestre 2026, plus de 200 000 enfants ont été dépistés pour la malnutrition ».
Le phénomène El Nino accentue les vulnérabilités
L’épisode El Niño 2026-2027, désormais très intense, devrait accentuer les conséquences du changement climatique, renforçant la variabilité des pluies, les épisodes extrêmes, la volatilité des marchés et la dégradation agro pastorale.
« Nous sommes particulièrement inquiets notamment face à une période de soudure 2027 qui s’annonce plus précoce, plus longue et plus sévère », alerte Salissou.
Pour le Sahel et l’Afrique de l’Ouest, un tel phénomène pourrait entraîner des perturbations climatiques majeures, caractérisées par une forte variabilité des précipitations, une multiplication des épisodes météorologiques extrêmes et une dégradation accrue des conditions agro-pastorales. Pour Salissou, « ce phénomène risque d’amplifier les vulnérabilités existantes”.
“Les expériences passées montrent que les conséquences les plus sévères sur la sécurité alimentaire et nutritionnelle ne se manifestent généralement pas immédiatement après les chocs climatiques, mais avec un décalage de plusieurs mois”.
Ainsi, les déficits de production agricole, les difficultés d’accès au pâturage et à l’eau, ainsi que les perturbations des marchés observés en 2026 pourraient se traduire, au cours de l’année 2027, par une hausse des admissions pour malnutrition aiguë, une dégradation du pouvoir d’achat des ménages les plus vulnérables et une augmentation des besoins d’assistance humanitaire.

Mobiliser des fonds pour anticiper les chocs
Malgré des perspectives préoccupantes, il est encore possible d’agir pour limiter les conséquences des chocs climatiques. Action contre la Faim appelle les bailleurs, les autorités nationales, les collectivités territoriales et les partenaires humanitaires à transformer ces signaux d’alerte en actions concrètes avant le pic de la soudure 2027.
« Il est urgent de mobiliser dès à présent des financements anticipatoires afin de soutenir les personnes les plus exposées aux enjeux climatiques et au phénomène El Niño. Ces financements flexibles et complémentaires permettront de renforcer l’assistance alimentaire dans les zones prioritaires et d’adapter rapidement la réponse humanitaire en fonction de l’évolution du contexte”.
L’enjeu est de permettre aux populations de mieux s’adapter à un climat qui continuera de se dégrader dans les années à venir. Les six prochains mois représentent une période cruciale pour protéger les moyens d’existence, prévenir la malnutrition et renforcer la résilience des communautés les plus vulnérables.