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Rakia lors d'une séance de sensibilisation sur le site de Yaran Sha, dans le district d'Argo (Badakhshan).
© Marta Verano Sanchez pour Action contre la Faim

Sages-femmes afghanes au cœur de l’accès aux soins

La crise nutritionnelle en Afghanistan s’aggrave à un rythme alarmant. En 2027, le pays devrait connaître son niveau le plus élevé de malnutrition aiguë depuis cinq ans. Pourtant, derrière ces chiffres se trouvent des professionnels de santé dévoués qui continuent de prendre soin des populations les plus vulnérables. Parmi eux, les sages-femmes jouent un rôle essentiel en accompagnant les mères et en fournissant des soins de santé indispensables dans certaines des communautés les plus isolées du pays.

Dans le Badakhchan, province rurale du nord-est de l’Afghanistan, les montagnes escarpées et les hivers rigoureux façonnent le quotidien des habitants. Les longues distances jusqu’au centre de santé le plus proche, le relief difficile et les conditions météorologiques extrêmes peuvent transformer une consultation de routine en un parcours long et éprouvant. En conséquence, de nombreuses femmes enceintes n’ont pas accès aux soins maternels essentiels. La couverture des consultations prénatales demeure faible et de nombreux accouchements ont encore lieu à domicile, souvent sans l’assistance de personnel de santé qualifié.

Assurer les soins au plus près des populations isolées

Dans le district d’Argo, la distance se mesure autant en heures de trajet qu’en kilomètres, car le terrain et les coûts de déplacement compliquent l’accès aux soins. Certains villages nécessitent plusieurs heures de route, tandis que d’autres ne sont accessibles qu’à pied ou à dos d’âne. En hiver, la neige et l’état des routes rendent les déplacements encore plus compliqués.

Les conséquences peuvent être lourdes pour les femmes et leurs enfants. Pour les femmes enceintes, ces obstacles limitent l’accès aux consultations prénatales, à l’assistance d’un personnel qualifié lors de l’accouchement et à d’autres services de santé essentiels. À l’échelle du pays, seule une femme sur quatre bénéficie des quatre consultations prénatales recommandées, tandis qu’environ 1,27 million de femmes enceintes et allaitantes devraient souffrir de malnutrition aiguë en 2027 (IPC, 2026). L’Afghanistan figure parmi les pays affichant les taux de mortalité maternelle les plus élevés au monde, où des complications pourtant évitables pendant la grossesse et l’accouchement continuent de coûter la vie à de nombreuses femmes (Banque mondiale, 2023).

Pour contribuer à réduire ces inégalités d’accès aux soins, Action contre la Faim a mis en place des services de santé mobiles rattachés à ses structures sanitaires existantes. Soutenues par le bureau des Affaires étrangères et du Commonwealth (FCDO) du Royaume-Uni dans le cadre du projet DAWAM, des sages-femmes itinérantes se rendent directement dans les villages les plus isolés. Elles y offrent des soins de santé maternelle, réalisent des dépistages nutritionnels, proposent des services de planification familiale et orientent les patientes vers les structures de santé lorsque cela est nécessaire, le tout au plus près de leur lieu de vie.

Rakia: le quotidien d’une sage-femme en milieu rural

Pour Rakia, sage-femme expérimentée, rejoindre le village de Yaran Sha n’est pas une tâche facile. La route de montagne, étroite et accidentée, est difficile à emprunter, même en véhicule. Pourtant, malgré ces conditions de déplacement éprouvantes, Rakia et son équipe passent la journée à recevoir des patientes dans une petite pièce attenante à la mosquée du village.

À la mi-journée, plus de 50 femmes et enfants s’y sont rassemblés, attendant leur tour. Assise au sol, sa trousse médicale à ses côtés, Rakia enchaîne les consultations. Certaines femmes viennent pour un suivi de grossesse, d’autres pour un dépistage nutritionnel, des services de planification familiale ou des conseils en santé.

À Yaran Sha, dans le district d'Argo (Badakhshan), Rakia remplit le dossier médical de ses patients.
© Marta Verano Sanchez pour Action contre la Faim

Yaran Sha est l’un des nombreux villages du district d’Argo qu’elle visite selon un calendrier tournant, en lien avec le centre de santé de Ghozuk Dara. Chaque jour, elle intervient dans une mosquée différente afin de rapprocher les services de santé des femmes qui auraient autrement des difficultés à y accéder. Depuis le lancement des activités mobiles en août, la fréquentation ne cesse d’augmenter.

«Au début, nous avons informé la population de l’existence de ces services», explique-t-elle. «Aujourd’hui, ce sont les femmes elles-mêmes qui en parlent autour d’elles. »

Parmi les femmes venues consulter Rakia figure Zargul*, enceinte de son deuxième enfant depuis environ huit mois. Sa première grossesse s’était terminée par une fausse couche après trois mois, une expérience qui continue de nourrir ses inquiétudes quant à d’éventuelles complications.

Au début de sa grossesse, elle s’est rendue à Faizabad, la capitale provinciale, avec son mari pour consulter un médecin dans une clinique privée. Pour de nombreuses femmes, se faire soigner en dehors de leur village nécessite d’être accompagnées par un membre masculin de leur famille, ce qui entraîne des frais de transport supplémentaires et représente souvent une journée de travail perdue pour le ménage. Participer à une consultation assurée par l’équipe mobile dans son propre village constitue donc une solution bien plus accessible.

Lors de la consultation, Rakia dépiste la malnutrition en mesurant le périmètre brachial (MUAC) de Zargul. Chez les femmes enceintes, un périmètre brachial inférieur à 23 cm est associé à un risque accru de malnutrition aiguë et d’insuffisance pondérale à la naissance. Avec un résultat de 22 cm, Zargul présente un risque nutritionnel qui nécessite un suivi et un accompagnement adaptés. Rakia lui remet des compléments nutritionnels, échange avec elle sur l’alimentation pendant la grossesse et l’oriente vers le centre de santé de Ghozuk Dara pour un suivi complémentaire.

Les consultations se poursuivent et Rakia passe d’une patiente à l’autre, répondant à des besoins variés. Depuis le lancement des activités mobiles, elle a identifié de nombreux cas de malnutrition chez les femmes enceintes et les jeunes enfants et a orienté vers le centre de santé les cas nécessitant une prise en charge supplémentaire.

Ces consultations sont brèves, mais pour de nombreuses femmes, elles représentent une occasion rare de consulter un professionnel de santé qualifié sans avoir à quitter leur communauté.

Tamana: porter les soins jusqu’aux villages

À quelques heures de là, dans la région d’Aq Kotal, la sage-femme Tamana assure le même type de service. Comme Rakia, elle passe ses journées à parcourir les villages et à recevoir des patientes dans les mosquées locales. Les femmes qui se rendent à ses consultations sont confrontées à des difficultés similaires pour accéder aux soins de santé, en particulier pendant leur grossesse.

Parmi elles se trouve Fazela*, enceinte de cinq mois de son troisième enfant. Au début de sa grossesse, elle souffrait de douleurs à l’estomac et aux reins. Pour consulter, elle a dû parcourir pendant deux heures à dos d’âne pour rejoindre le centre de santé d’Aq Kotal. Son mari l’a accompagnée, renonçant ainsi à une journée de travail. La consultation lui a permis de recevoir un traitement et des compléments alimentaires. Mais à mesure que sa grossesse avançait, entreprendre un tel voyage devenait de plus en plus difficile. Aujourd’hui, c’est la sage-femme qui vient jusqu’à son village.

« Je suis très heureuse que la sage-femme soit là », raconte-t-elle. « Il m’est difficile de me rendre au centre de santé et je n’ai pas les moyens de payer des soins privés. Maintenant qu’elle vient dans notre village, je compte assister à ses consultations chaque mois afin qu’elle puisse suivre ma grossesse. »

Les consultations assurées par les sages-femmes vont bien au-delà d’un simple suivi de grossesse. Une femme reçoit des conseils sur la vaccination contre le tétanos et la diphtérie, puis est orientée vers le centre de santé pour compléter son calendrier vaccinal. D’autres viennent chercher des services de planification familiale, des compléments nutritionnels ou des conseils pour préserver la santé de leurs enfants.

Fazela tient les compléments nutritionnels qu’elle a reçus de la sage-femme, à Azonqul, dans le district d'Argo, province du Badakhshan
© Marta Verano Sanchez pour Action contre la Faim

À Yaran Sha, la file d’attente devant Rakia s’étire toujours à travers la pièce. Des mères portant leurs jeunes enfants patientent aux côtés de femmes enceintes venues pour un contrôle ou un conseil. Consultation après consultation, Rakia écoute et conseille. Le lendemain, elle poursuivra son travail dans un autre village.

Prévention et continuité des soins

Pour certaines femmes, un centre de santé reste relativement accessible. Pour d’autres, s’y rendre implique des frais de transport élevés, la nécessité d’être accompagnées par un membre masculin de leur famille et plusieurs heures de trajet. En faisant venir une sage-femme directement au sein de la communauté, ces services de proximité permettent de lever une partie de ces obstacles et de faciliter l’accès aux soins lorsque les femmes en ont besoin.

Depuis le lancement du projet en août 2026, plus de 400 femmes ont bénéficié d’un accompagnement médical et nutritionnel grâce aux visites mobiles des sages-femmes dans les zones rurales de Badakhshan.

Ces consultations mobiles n’ont pas vocation à remplacer les centres de santé. Les femmes nécessitant des traitements complémentaires, des vaccinations ou un suivi médical plus approfondi continuent d’être orientées vers les structures de santé les plus proches. Mais dans un district comme celui d’Argo, où les villages sont dispersés à travers les montagnes et où certains trajets peuvent prendre plusieurs heures, il est essentiel d’adapter l’offre de soins aux réalités du terrain.

**Les noms ont été modifiés afin de préserver la vie privée des membres de la communauté.