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Les piliers économiques face au changement climatique : soutien aux petites entreprises
Les habitants des villages riverains de Yontoy, Haji Weyne et Bula Gaduud vivent au rythme du ciel. Mais fin 2025, ce rythme a été interrompu. Le manque de précipitations a transformé des pâturages vivants en couloirs arides, et les fermes ont été dévastées par la chaleur extrême. Pour le moment, aucune pluie n’est prévue avant avril 2026, ce qui accentue l’impact de la sécheresse pour les familles qui luttent déjà pour survivre.
Alors que le bétail s’affaiblit et que les revenus traditionnels disparaissent, l’aide conventionnelle ne suffit plus. Les communautés ont besoin de piliers économiques, à savoir des systèmes qui fournissent un soutien immédiat tout en développant la résilience nécessaire pour survivre à une crise prolongée.
C’est la base de la démarche Resilient Initiative for Sustainability and Empowerment du district de Kismayo (RISE Kismayo). Si le projet principal, financé par l’Agence italienne de coopération au développement (AICS), intègre les composantes santé, eau, assainissement et hygiène (EAH) et sécurité alimentaire et moyens d’existence (SAME), cette intervention stratégique a une priorité spécifique : accroître la production agropastorale durable et diversifier les moyens d’existence des foyers vulnérables.
Revitaliser le marché du village : l’effet multiplicateur
Pour les habitants de Yontoy, les magasins locaux sont le cœur de la communauté. Mais la sécheresse crée un cercle vicieux : les revenus des foyers diminuent, les commerçants perdent leur capital, les rayons se vident et les villageois sont contraints de dépenser leurs dernières économies dans des transports coûteux pour se rendre à Kismayo afin de se procurer des produits de première nécessité.
Sahara Osman, commerçante et mère célibataire de six enfants, s’est retrouvée prise dans cet engrenage. Le manque de stock l’a forcée à interrompre son activité, qui faisait vivre sa famille et constituait l’unique source de nourriture locale de ses voisins. Le programme RISE Kismayo a accordé une subvention de 500 $ à 90 entrepreneurs, dont Sahara, et un premier versement de 300 $ a déjà été effectué.

Cette subvention a changé la donne. Elle a permis à Sahara de se réapprovisionner en sucre, riz, pâtes, farine de blé, huile de cuisson, lait en poudre, pain, haricots et produits d’hygiène de première nécessité, transformant son magasin en un véritable marché. Cet apport financier s’accompagne d’un soutien structurel visant à garantir la viabilité à long terme : les entrepreneurs bénéficient d’une formation à la gestion de petites entreprises, d’un suivi personnalisé et d’un mentorat. De plus, le programme comble le fossé entre le commerce rural et le système financier formel en reliant les commerçants aux banques, en les aidant à ouvrir des comptes et en leur donnant la possibilité d’accéder à un crédit à l’avenir.
Les entrepreneurs comme Sahara réalisent désormais environ 15 $ de bénéfices par jour, ce qui témoigne d’une stabilisation rapide. Au-delà de sa propre famille, un « effet multiplicateur » s’est produit : ses voisins gagnent du temps et font des économies en faisant leurs achats localement, et l’argent circule dans le village plutôt que d’être drainé vers des centres urbains éloignés.
Protéger la ressource principale : les soins vétérinaires en tant que filet de sécurité
Si les petites entreprises créent un flux de trésorerie, l’élevage reste la principale source de revenus des foyers agropastoraux. Dans la région du fleuve Jubba, la sécheresse pose un problème de taille : la forte densité d’animaux le long des rives crée un terrain propice aux maladies infectieuses. Pour les familles de la région, perdre une chèvre à cause d’une maladie évitable n’est pas seulement une perte matérielle : ce sont le lait de leurs enfants et leur sécurité future qui sont en jeu.
Pour préserver ces ressources, Action contre la Faim a professionnalisé les agents communautaires de santé animale. Il s’agit désormais de spécialistes formés et équipés de médicaments de haute qualité provenant de partenariats vétérinaires privés. À Yontoy, Abdikadir Abdikarim est l’un des agents communautaires spécialisés en santé animale qui interviennent sur le terrain. En moyenne, un travailleur comme Abdikadir traite environ 100 animaux par jour. Au total, l’équipe du programme compte cinq travailleurs dévoués qui traitent environ 15 000 animaux par mois, ce qui réduit considérablement les taux de mortalité du bétail.
En association avec une pharmacie vétérinaire privée de Kismayo, les agents de santé communautaires bénéficient d’un crédit qui leur permet d’accéder à des intrants de qualité de façon durable. Ce système d’achat à crédit a transformé leurs revenus et l’accès de la communauté à des services de santé essentiels.
L’impact au-delà des données
La meilleure mesure de l’influence de ce programme est l’évolution du niveau de confiance de la communauté. Abdullahi, éleveur de bétail, explique à quel point sa vie en période de sécheresse était angoissante : « Je vivais avec la crainte permanente qu’une épidémie emporte mon troupeau. » Mais grâce aux soins prodigués par les agents de santé communautaires, ses animaux ont guéri.
Lorsque les animaux sont en bonne santé, la production de lait reste stable, ce qui est directement associé à une baisse de la sous-nutrition chez les enfants, en accord avec les objectifs plus larges d’Action contre la Faim en matière de santé en Somalie. Lorsque les chèvres sont en bonne santé et que les magasins comme celui de Sahara sont bien approvisionnés, la résilience de la communauté devient une réalité.
Pourquoi ce modèle fonctionne
Le succès de ce modèle intégré dans la périphérie de Kismayo est dû au fait qu’il couvre à la fois le capital, la protection et les systèmes à long terme. En combinant subventions et renforcement des capacités par le biais du mentorat, le projet fournit les connaissances et l’impulsion nécessaires pour relancer des microéconomies enlisées. À cela s’ajoute la protection du bétail, assurée par des équipes vétérinaires spécialisées qui agissent comme un bouclier contre la perte de la principale source de revenus des communautés rurales. Enfin, le modèle est fondé sur la durabilité et la formalisation : en reliant les agents de santé communautaires à des pharmacies privées et les commerçants à des banques formelles, le projet garantit qu’une fois le cycle formel terminé, les structures de marché et les circuits financiers resteront fermement enracinées.
Un long chemin à parcourir
Dans l’attente des pluies d’avril 2026, les mois de chaleur extrême et de sécheresse semblent interminables. Mais les communautés n’affrontent pas ce long et difficile chemin les mains vides. Elles font face à la crise grâce à des magasins bien approvisionnés, à des troupeaux protégés et à un modèle éprouvé pour résister aux climats les plus rudes. Pour les familles de Yontoy, Haji Weyne et Bula Gaduud, le projet RISE Kismayo a représenté bien plus qu’une simple aide : il a mis en place les conditions nécessaires pour survivre jusqu’au retour tant attendu des pluies.