• Territoire Palestinien Occupé

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Femmes Cisjordanie
© Action contre la Faim

« Est-ce que quelqu’un nous entend ? » Par les femmes de Cisjordanie

Des histoires de femmes de Cisjordanie écrites, photographiées et racontées par des femmes palestiniennes.

*Les noms et lieux réels des récits ci-dessous ont été anonymisés afin de garantir la sécurité des personnes impliquées. 

Nous voilà de nouveau en mars, le mois international des femmes, qui nous rappelle l’importance de revenir sur les histoires les plus marquantes de l’année vécues par des femmes. Chaque année, ces histoires deviennent plus lourdes et plus difficiles à supporter que la précédente. 

Des salles de classe aux foyers fragiles, des villes surpeuplées aux chemins de terre, des traumatismes cachés à la violence manifeste, les femmes continuent d’incarner la résilience, même lorsque la sécurité et la protection ne sont que de simples mots. Leurs voix résonnent à travers les continents, nous rappelant que le sacrifice et la survie ne connaissent pas de frontières, mais s’entrelacent dans l’essence même de la condition féminine. 

Femmes Cisjordanie
© Action contre la Faim

Ici, en Cisjordanie, dans le Territoire palestinien occupé (TPO), les luttes des femmes se multiplient. 

Dans la zone C de Cisjordanie contrôlée par Israël, les colons perturbent tous les aspects de la vie palestinienne. Ils attaquent souvent sans distinction, ciblant à la fois les jeunes et les personnes âgées, les hommes et les femmes, les bébés et les maisons, le bétail et les récoltes. Les familles souffrent et résistent aussi longtemps qu’elles le peuvent. Mais lorsque la violence cible les femmes, les communautés redoublent d’efforts pour les protéger, les honorer et les soutenir. 

Action contre la Faim se joint à la lutte des communautés de Cisjordanie contre l’adversité. En ce mois de la femme, nous avons voulu faire bien plus que les mettre à l’honneur. Nous avons voulu les écouter. Et nous vous invitons à en faire de même. 

*** 

Écoutons ces jeunes femmes de dix-huit ans à qui l’on a volé leur jeunesse, mais qui se sont battues de toutes leurs forces pour avoir de bonnes notes lors de leur dernière année de lycée. Écoutons Hala, qui marche pendant plus d’une heure avec sa sœur jumelle sur des chemins de terre dangereux pour se rendre à l’arrêt de bus scolaire le plus proche. Écoutons-la nous parler du fardeau des épreuves du Tawjihi (équivalent du bac), qui a été rendu encore plus lourd par la violence des colons et le déplacement : 

« J’en suis à ma dernière année de lycée, et je me prépare pour les épreuves du Tawjihi. Les élèves qui réussissent le Tawjihi peuvent suivre des études supérieures en mathématiques, anglais ou autres. Mais dans notre situation, c’est extrêmement difficile. Même le trajet jusqu’au lycée est épuisant. Il n’y a pas de bus, et depuis le déplacement, la distance que nous devons parcourir pour nous y rendre a considérablement augmenté. Le Tawjihi est déjà une énorme responsabilité en soi. Imaginez devoir étudier avec tout ce qui se passe autour de nous. 

Les conditions de la région dans laquelle nous avons dû déménager sont difficiles, en particulier les routes. Il n’y a pas de voiture pour nous emmener. Ma sœur jumelle et moi allons toutes les deux passer le Tawjihi. Chaque jour, nous marchons pendant plus d’une heure sur des chemins de terre dangereux. Si même les voitures ne peuvent pas y circuler, comment sommes-nous censées y marcher ? Et tout cela, c’est uniquement pour nous rendre à l’arrêt de bus. La situation dans laquelle nous nous trouvons actuellement n’est pas normale, et nous en souffrons beaucoup. 

Aujourd’hui, je me suis dit que j’aurais préféré ne pas passer le Tawjihi. Parfois, je regrette même d’être née. » 

Femmes Cisjordanie
© Action contre la Faim

La sœur jumelle d’Hala, Rana, nous parle d’une autre facette du déplacement en tant que jeune lycéenne : 

« Pendant la période de déplacement, j’avais prévu de rattraper les matières que je n’avais pas eu le temps de bien étudier pendant la pause entre les deux semestres. Mais à cause du déplacement, je n’ai pas eu le temps. À cette période, nous étions encore en train de passer nos examens de fin de semestre, et il n’y avait jamais d’électricité la nuit. Pour le Tawjihi, il faut réviser la nuit. La journée ne suffit pas. Mais sans électricité, comment suis-je censée réviser ? 

Nous attendons le lever du jour, essayons de réviser un peu, puis allons au lycée sans jamais être assez bien préparées. Nos notes ne sont pas bonnes. Nous avons l’impression d’étouffer. Nous n’allons pas bien. Ce matin, j’ai dit à Hala, ma sœur : j’aurais préféré ne pas passer le Tawjihi. J’aurais dû arrêter l’école avant. 

Depuis le déplacement, notre famille de six personnes vit dans une pièce étroite faite de bâches et de murs instables. Je ne peux pas m’isoler pour réviser ou me concentrer. Nous n’avons aucun moyen de réviser correctement. Nous allons au lycée, écrivons nos noms sur la feuille d’examen, puis quittons la salle de classe en laissant la feuille blanche. Ensuite, nous devons attendre le bus, qui met beaucoup de temps à arriver, puis marcher sur un chemin long et difficile. Quand nous arrivons chez nous, il fait presque nuit, et la nuit, il n’y a pas d’électricité. 

Quand sommes-nous censées réviser ? Pendant la journée, nous n’avons pas assez de place. La nuit, il n’y a pas d’électricité. Nous ne pouvons pas progresser. »

La sœur aînée de Rana et d’Hala voit leurs rêves s’écrouler sous leurs yeux. Elle ne compte même plus le nombre de fois où les jumelles lui ont dit : 

« Nous aurions préféré ne pas passer le Tawjihi, ni même savoir qu’il existe. Nous n’avons pas le temps de réviser. Nous subissons trop de pression. Nous n’arrivons pas à nous concentrer. Nous n’arrivons même pas à parler. Nous avons été déplacées d’une école à l’autre. 

Avant, elles avaient de bonnes notes. Mais ça, c’était avant. Pourquoi doivent-elles endurer de telles souffrances à une année décisive de leur éducation ? 

J’essaie de les encourager, de leur dire qu’elles vont y arriver et que le résultat en vaudra la peine, malgré les souffrances. Mais elles ont raison. Comment peuvent-elles réviser dans ces conditions ? Quand j’avais leur âge, je révisais jusqu’à tard le soir, puis je me réveillais à 3 heures du matin pour réviser de nouveau jusqu’à l’heure du lycée. » 

Femmes Cisjordanie
© Action contre la Faim

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Écoutons cette mère de trente ans qui cache sa peur derrière un sourire pour ses enfants, cette soignante de quarante ans qui porte le poids du déplacement sur ses épaules tout en continuant de prendre soin des autres, et cette grand-mère de cinquante ans qui garde le souvenir de son village et de sa communauté tout en redoutant l’avenir.

Femmes Cisjordanie
© Action contre la Faim

Fatima, une grand-mère de 50 ans, déclare :

« Nous avons essayé de résister, mais la pression devenait insupportable. Nous avons fini par devoir partir. Les colons nous attaquaient presque tous les jours, et il y a un an, ils ont volé mes moutons. Ils nous filmaient constamment, entraient chez nous sans permission et photographiaient tout. » 

Femmes Cisjordanie
© Action contre la Faim

« Depuis le déplacement, des enfants de six ans doivent marcher sur des routes longues et dangereuses pour aller à l’école. Lorsqu’ils rentrent à la maison, ils me racontent effrayés que des tracteurs de colons leur ont barré la route. Nous vivons dans la peur. Les enfants pleurent car ils ne veulent pas marcher seuls », poursuit Fatima en parlant de ses petits-enfants. 

Une femme de 30 ans déclare : « Nous n’avons pas quitté notre région de notre plein gré. Au contraire, nous avons fait preuve d’une grande patience, mais avons fini par partir après de longues souffrances. Ils ont essayé de nous chasser par tous les moyens, en utilisant les pires méthodes contre nous. Vers la fin, ils attaquaient les femmes, qu’ils ont terrorisées. Un jour, ils ont enfermé une femme dans une pièce et placé un colon devant la porte, la laissant seule à l’intérieur. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Nous sommes partis juste après cet incident. Nous avons quitté nos terres pour protéger nos femmes. 

Nous sommes alors arrivés dans cet endroit désert, sans aucun abri. Nous n’avions pas d’autre choix que de nous réfugier ici. Les jours de déplacement ont coïncidé avec les fortes pluies qui ont eu lieu cette année. Nous étions trempés, et nos affaires aussi. Certaines familles ont été contraintes de monter des tentes et d’autres abris de fortune ici. D’autres ne savent même pas par où commencer. » 

Femmes Cisjordanie
© Action contre la Faim

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À l’occasion du mois de l’histoire des femmes, les femmes de Cisjordanie se demandent : « Est-ce que quelqu’un nous entend ? » 

Et Action contre la Faim vous demande : « Les avez-vous écoutées ? »