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© Martin San Diego pour Action contre la Faim

Des vies transformées par la préparation aux catastrophes 

Philippines – Ile de Mindanao : Au sein de la Région autonome Bangsamoro au Mindanao musulman (BARMM), le village de Bagoended fait face à des défis multiples. Dans ce village, régulièrement touché par des catastrophes naturelles et des conflits locaux, la résilience se tisse dans les gestes quotidiens de ses habitants, portée par l’action collective plutôt que par la seule endurance face à la souffrance : Mariam veille à rendre les soins de santé accessibles, Pem s’assure que chaque voix compte, Abdullah applique les mesures de préparation chez lui. Le projet ACCESS, financé par l'aide humanitaire de l'Union européenne et mis en œuvre par un consortium de partenaires, dont Action contre la Faim, leur a fourni des outils, des formations et des installations, mais la volonté d’agir vient avant tout de la communauté elle-même.

Un village entre terre et eau 

Au cœur de la région agricole et halieutique de Maguidanao du Sud, sur l’ile de Mindanao, se trouve le barangay de Bagoenged. Ce village, installé à proximité du marais de Liguasan — l’une des zones humides les plus vastes de l’île — est entouré par les affluents du Rio Grande, un fleuve essentiel pour l’irrigation des champs et des étangs piscicoles, mais qui devient une menace lorsque les pluies s’intensifient. 

Dans ce village, les habitations, construites sur pilotis, sont reliées par de frêles passerelles en bois. Pour rejoindre l’unique école primaire, les enfants doivent régulièrement marcher dans l’eau ou utiliser une barque. Les hommes ramènent des troncs depuis les marais voisins, pagayant dans des canaux peu profonds à bord des mêmes barques qu’ils utilisent pour pêcher.  

Ici, la vie repose sur deux piliers : la terre — avec plus de 2 100 hectares cultivés en riz, maïs et cocotiers — et l’eau, qui alimente une activité de pêche sur plus de 1 200 hectares. Mais ce fragile équilibre est régulièrement perturbé, rendant la vie des habitants imprévisible.  

Les six hameaux de la communauté de Bagoenged font en effet face à des risques multiples : des inondations saisonnières qui submergent maisons et champs, des sécheresses prolongées qui assèchent les cultures, des tremblements de terre qui menacent les habitations fragiles, et des conflits locaux récurrents qui déplacent des familles. L’accès aux services et aux moyens de subsistance est limité, surtout lorsque les crues isolent la communauté du centre-ville. 

À Bagoenged, la résilience des habitants se construit par de petits gestes quotidiens. Elle s’incarne dans des figures comme Mariam, agente de santé communautaire qui consacre sa vie à protéger la communauté ; Pem, jeune leader qui fait entendre sa voix et celle des femmes ; et Abdullah, pêcheur qui apprend à anticiper avant que les eaux ne montent. 

Mariam : Une vie au service des autres 

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© Martin San Diego pour Action contre la Faim

À 66 ans, Mariam Abas, affectueusement appelée Babu Mariam, est une figure incontournable de Bagoenged. Son parcours débute en 1987 comme éducatrice en crèche, avant de devenir agente de santé communautaire — un rôle qu’elle assume aujourd’hui depuis près de 25 ans. 

Son engagement puise dans une épreuve personnelle : la perte de son premier enfant qui, malgré avoir été vacciné, décède de la diphtérie. « Je ne souhaite à personne de vivre ce que j’ai vécu. Je veux que les enfants de mon village grandissent en bonne santé, qu’ils aient un avenir» confie-t-elle. 

Après cette épreuve, Mariam revient à Bagoenged, son village natal, avec une conviction: « Je savais que je voulais être utile, servir les miens, ma communauté. Car qui, sinon nous-mêmes, est mieux placé pour servir les siens ?»  

Située dans une zone basse, à proximité des principaux affluents du fleuve, la communauté de Bagoenged est particulièrement vulnérable aux inondations, de plus en plus fréquentes et violentes. Avec l’intensification des précipitations liée au dérèglement climatique, les crues atteignent désormais la taille d’un adulte, submergeant habitations, terres agricoles et infrastructures de santé. Mariam se souvient qu’au cours des dernières décennies, un canal détourné a également provoqué des inondations qui ont failli rayer son village de la carte. 

Cet évènement a mis à rude épreuve la détermination de Babu Mariam. Lorsque le centre de santé du barangay est devenu inutilisable à cause des dégâts causés par l’eau, elle et ses collègues ont dû s’adapter. Ils ont transporté le matériel médical de maison en maison, installant des dispensaires de fortune dans les zones épargnées. Ensuite, pendant des années, la communauté a dû compter sur ces agents de santé itinérants, faute d’infrastructures adaptées. 

C’est en 2023 que l’espoir renait, lorsqu’Action contre la Faim a introduit le projet ACCESS dans la communauté. Avec le soutien de l’Aide humanitaire de l’Union européenne, le projet ACCESS aide les communautés, les collectivités locales et les organisations de la société civile à se préparer aux catastrophes et à y réagir rapidement. L’objectif du projet est de garantir aux communautés comme Bagoenged l’accès à des services essentiels tels que les soins de santé, l’eau potable, l’assainissement et l’hygiène, l’éducation aux situations d’urgence et de bénéficier d’un soutien en santé mentale et psychologique. 

Dans des communautés comme Bagoenged, cela s’est traduit par la réhabilitation d’un centre de santé endommagé, la fourniture d’équipements essentiels et la formation des habitants à la préparation aux situations d’urgence. Grâce au projet ACCESS, un bâtiment a donc été transformé en centre de santé temporaire, équipé d’un lit d’accouchement, de chaises, de tables, d’un fauteuil roulant et de kits de premiers secours. « Quatre-vingts pour cent des habitants du barangay viennent ici maintenant », explique Babu Mariam. « Les habitants viennent nous voir régulièrement. Beaucoup viennent pour des consultations, des suivis prénataux et des vaccinations. Si nous ne savons pas comment les prendre en charge, nous les orientons vers les hôpitaux. J’ai l’impression que chaque jour est le plus chargé de ma vie. » déclare-t-elle. 

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© Martin San Diego pour Action contre la Faim

En plus des soins qu’elle prodigue, Mariam sensibilise les familles à la purification de l’eau — en utilisant du charbon, des pierres et en la faisant bouillir — pour prévenir les maladies hydriques. Elle milite également sans relâche pour améliorer l’assainissement : « J’ai plaidé pour l’installation de toilettes dans le barangay, mais elles ont été emportées par les inondations. » 

En juillet 2024, la pire crue jamais enregistrée frappe la communauté. « L’eau était plus haute qu’un adulte. J’étais sur le toit de ma maison, en train de sauver des enfants et de les mettre en sécurité. Il a fallu cinq jours pour que la première vague se retire. » explique Mariam.  

Cet épisode dramatique n’a pourtant pas découragé Babu Mariam. Au contraire, il a renforcé sa détermination à s’impliquer davantage dans la préparation et la gestion des catastrophes qui menacent son village. 

Grâce aux formations menées par les équipes d’Action contre la Faim dans le cadre du projet ACCESS, elle a acquis des compétences clés portant sur le plan de réduction et de gestion des risques de catastrophes, les techniques de sauvetage, la réponse anticipée et rapide, la planification de contingence et les systèmes d’alerte précoce. Ces apprentissages, pensés pour renforcer les capacités locales, permettent aujourd’hui aux habitants d’être mieux préparés face aux urgences et aux risques liés aux catastrophes. 

« Aucune autre organisation n’a fait ce que vous avez fait. J’aurais pu dépenser des milliers de pesos à l’école pour apprendre tout cela, mais ACCESS m’a offert cette formation. J’ai tellement appris — c’est inestimable. » déclare Mariam.  

Lorsqu’on lui demande ce qu’elle considère comme le plus important après toutes ces années de travail, elle répond sans hésiter : « Le dérèglement climatique. Il est réel. Nous ne pouvons plus l’arrêter — mais nous pouvons nous adapter et apprendre à vivre avec. C’est ce que j’enseigne aujourd’hui. » déclare-t-elle. 

Et, grâce au projet ACCESS, elle a trouvé de nouveaux outils pour poursuivre son engagement de toujours, en veillant à ce que les habitants de Bagoenged ne se contentent pas de survivre aux inondations et aux difficultés, mais qu’ils contribuent activement à façonner un avenir plus sûr — un avenir qu’elle espère voir perdurer bien au-delà de ses années de service. 

Pembraida : la voix des femmes

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© Martin San Diego pour Action contre la Faim

Lorsque Pembraida Andoy-Santiago, aussi connue sous le nom de Pem, 29 ans, traverse le village de Bagoenged, il est évident qu’elle connaît presque tout le monde. Les enfants lui font signe, les anciens hochent la tête dans sa direction et les voisins la saluent. Elle répond à chacun, s’informe de leurs familles, prend des nouvelles de la santé des leurs proches et partage des éclats de rire. 

Lorsqu’un visiteur arrive à Bagoenged, c’est souvent Pem qui joue les guides. Elle conduit les invités le long des passerelles en bois qui relient les maisons sur pilotis, s’arrêtant pour montrer le fleuve, véritable source de vie pour la communauté. « Ici, la plupart des habitants pêchent », explique-t-elle, « mais quand les inondations arrivent, les pêcheurs ont encore du mal à s’en sortir.» 

Elle passe devant l’ancien centre de santé, aujourd’hui recouvert de boue épaisse, de moisissures et de mauvaises herbes. « A chaque inondation, ce bâtiment était constamment submergé, nous en avons eu assez d’évacuer et de déplacer le matériel encore et encore », se souvient-t-elle. Pendant des années, il n’y a eu aucun centre de santé permanent — seulement des équipes mobiles installant des cliniques temporaires chaque jour. « Ce n’est qu’avec le projet ACCESS qu’un bâtiment a été réhabilité en centre de santé provisoire. Nos agents de santé ont enfin un endroit pour travailler correctement. » explique-t-elle.  

Pem connaît les moindres recoins de sa communauté, ainsi que les difficultés auxquelles ses habitants sont confrontés. Accéder à Bagoenged n’est jamais simple. Pendant la saison des pluies, la route se transforme en piste boueuse ; en été, elle se fissure et durcit sous la chaleur. « Les services fournis par la municipalité ou la province ne nous atteignent pas toujours », explique Pem. La plupart des bureaux et des infrastructures sont au centre-ville, ce qui rend difficile l’accès pour les habitants d’ici. « Pour nous, il ne s’agit pas seulement de savoir si les services existent », confie Pem, « mais si nous pouvons physiquement y accéder à temps. » 

Consciente des défis, Pem a choisi de s’impliquer dans l’amélioration des systèmes et des plans locaux. Cet engagement l’a conduite à rejoindre le Conseil de Réduction et de Gestion des Risques de Catastrophe du Barangay, où elle a pu participer aux formations organisées par Action contre la Faim dans le cadre du projet ACCESS. 

Elle y a contribué à l’élaboration de plans essentiels : plan de réduction des risques, plans d’action d’alerte précoce. Toutes les zones du barangay ne disposent pas de signal de télécommunication, ce qui rend la diffusion des informations très difficile pour nous. Pour l’instant, nous utilisons des radios bidirectionnelles, mais nous n’en avons pas assez. » souligne Pem. 

Malgré cela, elle reste déterminée : « Je veux renforcer la résilience de la communauté et améliorer notre préparation aux catastrophes. Ce sont les objectifs que je veux vraiment atteindre en tant que membre du conseil de gestion des risques. »  

Et dans une société où la gouvernance reste largement réservée aux hommes, Pem incarne une rupture. Pour une jeune femme dans sa communauté, il est encore difficile de gagner une place en tant que leader. « Notre culture est très patriarcale », dit-elle. « Souvent, les hommes sont davantage valorisés dans la gouvernance. Mais je n’ai jamais cru que je devais rester silencieuse. Ce que les hommes peuvent faire, je peux le faire aussi — parfois même mieux. » Son parcours, renforcé par des études en sciences politiques et en droit, lui a donné la confiance nécessaire pour s’imposer dans les espaces de décision. 

La connaissance approfondie que Pem a de Bagoenged vient aussi d’une vie entière consacrée à la vie publique. Son père était un leader communautaire, et à 16 ans, elle est devenue présidente du Sangguniang Kabataan (conseil de la jeunesse). Elle a ensuite travaillé comme agent communautaire chargé des dossiers de violences faites aux femmes et aux enfants. Bien qu’on l’ait encouragée à poursuivre une carrière politique, Pem affirme qu’elle peut parfaitement aider sa communauté sans titre officiel. « Je suis heureuse de travailler en coulisses », dit-elle. « Il n’est pas nécessaire d’être présidente ou conseillère pour contribuer. Je peux aider ma communauté autrement. » declare-t-elle. 

Avec Pem, Bagoenged a gagné non seulement une défenseure engagée pour la préparation aux catastrophes, mais aussi une voix qui brise les barrières et inspire les autres, prouvant que la force d’une communauté grandit lorsque les femmes ont la possibilité de diriger. Sa persévérance, sa confiance et son sens du service ont ouvert un espace pour la voix des femmes dans la préparation aux catastrophes et la gouvernance locale. 

L’histoire de Pem reflète celle de Bagoenged : une communauté façonnée par l’autonomie, qui puise dans sa propre détermination pour relever les défis. 

Abdullah : s’adapter et se préparer 

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© Martin San Diego pour Action contre la Faim

Pour Abdullah Dawadi, 49 ans, la pêche n’est pas qu’un moyen qui lui permet de nourrir sa famille: il en dépend pour vivre malgré des revenus faibles et irréguliers. Les bons jours, il gagne 500 pesos (moins de 8 euros) ; la plupart du temps, à peine 150 pesos (environ 2 euros). Sa barque et son matériel de pêche usés par le temps limitent ses prises, même lorsque les crues rapprochent les poissons. Pourtant, comme beaucoup à Bagoenged, Abdullah tient bon — s’adaptant au rythme imprévisible d’une vie façonnée par le fleuve. 

 « Ici, nous avons peu d’options pour gagner notre vie », explique Abdullah. « Parfois, nos enfants vont à l’école le ventre vide. S’ils étudient en dehors du village, nous ne pouvons pas les soutenir. Nous n’avons pas de moto. Et le pont cassé est un gros problème, il limite le transport des marchandises. » 

L’an dernier, lors de violentes inondations, il a dû quitter sa famille affamée et marcher dans l’eau jusqu’à la taille pour rejoindre le centre-ville afin de chercher de la nourriture. « Nous avons déplacé nos affaires vers les parties les plus hautes de la maison. J’ai laissé ma famille sans nourriture et prié pour leur sécurité », se rappelle-t-il. « Certaines de nos affaires ont été emportées. La première crue a duré environ une semaine, suivie d’une autre qui a presque duré un mois. »  

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© Martin San Diego pour Action contre la Faim
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© Martin San Diego pour Action contre la Faim

Mais même face à l’inévitable, Abdullah croit que la préparation change tout. Grâce au projet ACCESS, il a participé à des exercices communautaires de préparation aux catastrophes. S’il espère qu’aucune inondation majeure ne viendra tester ces acquis, il se sent maintenant plus confiant, sachant quoi faire en cas de catastrophe : « J’ai appris l’importance de comprendre les alertes précoces pour pouvoir évacuer à temps », confie-t-il. « Maintenant, nous déplaçons nos affaires en hauteur avant même que les crues n’arrivent. ».  

Si la préparation aux catastrophes est un maillon essentiel pour la survie des habitants, l’accès aux soins en est une autre. Abdullah et sa femme emmènent maintenant régulièrement leurs enfants au centre de santé récemment réhabilité — un service inexistant il y a encore quelques années, et une pratique inhabituelle pour des familles comme la leur. « Avant, les agents de santé passaient sans horaire fixe, et nous devions aller à l’unité de santé rurale, qui est loin », explique son épouse. « Maintenant, les soins de base sont plus accessibles. Nos enfants ont été vaccinés, et nous y allons dès qu’il y a des médicaments disponibles. » 

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© Martin San Diego pour Action contre la Faim

Ainsi ce que les équipes d’Action contre la Faim via le consortium ACCESS ont apporté, ne s’arrête pas seulement à la rénovation d’un bâtiment ou  à un exercice d’évacuation, il s’agit d’un cadre que les habitants eux-mêmes, comme Abdullah, mettent aujourd’hui en pratique. 

L’histoire d’Abdullah illustre ce que vivent de nombreuses familles à Bagoenged : une résilience qui ne se limite pas à un mot, mais qui repose sur un travail constant d’adaptation, d’apprentissage et de renforcement des systèmes pour affronter les prochaines inondations avec plus de sécurité.  

Le projet ACCESS a apporté un soutien vital, mais c’est la détermination des habitants — des familles comme celle d’Abdullah, Pem ou encore Mariam— qui garantit que ces leçons perdurent. À l’approche de la saison des pluies, la communauté de Bagoenged sait que les inondations reviendront. Et quand elles reviendront, ses habitants seront prêts, non seulement grâce à ce qu’ils ont enduré, mais aussi parce qu’ils ont appris, ensemble, à tirer les leçons de leur histoire et de leur vie au bord de l’eau. 

Le projet ACCESS (Assisting the Most Vulnerable Communities and Schools Affected by Complex Emergencies to Access Quality and Timely Humanitarian and Disaster Preparedness Services, ou « Aider les communautés et les écoles les plus vulnérables touchées par des situations d’urgence complexes à accéder à des services humanitaires et de préparation aux catastrophes de qualité et en temps opportun ») est une initiative pluriannuelle financée par l’aide humanitaire de l’UE et mise en œuvre par un consortium de partenaires locaux et internationaux, dont Action contre la Faim. Lancé en 2023, le projet ACCESS s’attaque aux risques complexes et multiples auxquels sont confrontées les communautés de Mindanao et d’autres régions des Philippines, notamment les conflits armés récurrents, les catastrophes naturelles telles que les inondations et les sécheresses, et les effets croissants du changement climatique.