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© Abel Gichuru pour Action contre la Faim

Déclaration d’Action contre la Faim sur les droits à la terre pour la justice climatique 

Le mouvement pour le climat manque depuis longtemps d’un élément essentiel.

Nous avons appelé les pays, en particulier les principaux responsables de la crise climatique, à intensifier leurs efforts pour réduire les émissions de gaz à effet de serre. La tendance est de se concentrer sur des objectifs chiffrés, comme la neutralité carbone, afin de limiter le réchauffement à un maximum de 1,5 °C au-dessus des niveaux préindustriels. Ce type de plaidoyer est nécessaire, mais insuffisant.

Nous ne pourrons ni limiter les émissions, ni nous adapter à un monde en évolution sans planifier une transition juste. Mais pour cela, il nous faut commencer par une définition plus large de ce que « juste » signifie réellement.

La transition juste a à l’origine été définie comme un cadre visant à créer des emplois verts, à faciliter la reconversion professionnelle et à assurer la protection sociale des travailleurs de secteurs et de pays dépendants des combustibles fossiles. Mais ce tableau est incomplet.

La moitié des terres habitables de la planète est utilisée pour l’agriculture, et les systèmes alimentaires sont le deuxième plus grand contributeur à la crise climatique, responsables d’environ un tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre. Mais ce secteur est aussi la principale source de moyens d’existence au monde.

C’est pour cela que, pour être efficace, l’action climatique doit être portée par les paysans et paysannes, les personnes pratiquant la, pêche artisanale ou l’élevage paysan dans le monde entier, qui subissent le plus directement l’impact des changements climatiques et qui assurent déjà la gestion et la préservation de la nature et de systèmes alimentaires durables. Sans relier les financements et les politiques climatiques et de biodiversité mondiales aux réalités quotidiennes des milliards de personnes qui travaillent la terre, nous risquons de créer des solutions qui n’existent que sur le papier.

Pire encore, certaines actions climatiques ont été menées à bien au détriment direct des droits des Peuples Autochtones et des petits producteurs de denrées alimentaires, et pas toujours par accident. La course aux minéraux nécessaires à la fabrication des panneaux solaires et des batteries entraîne l’ouverture de nouvelles mines, parfois sur des terres des Peuples Autochtones ou sur des terres qui pourraient être cultivées. Des installations solaires et éoliennes ont été déployées sur des terres utilisées par des communautés productrices de denrées alimentaires, entraînant une financiarisation qui rend l’accès des jeunes à l’agriculture impossible. Le développement de l’éolien offshore dans certaines régions d’Afrique a entravé l’accès des pêcheurs à des eaux dont leurs communautés dépendaient depuis des générations. Les routes traditionnelles de déplacement de certains éleveurs et Peuples Autochtones d’Asie centrale et d’Afrique ont été coupées, leurs terres ayant été vendues contre des crédits carbone sans leur consentement préalable, libre et éclairé. Tout cela est dû à des politiques climatiques élaborées sans consulter les personnes directement concernées.

Pour que le changement soit durable et à l’échelle, le mouvement pour le climat doit s’unir au mouvement pour les droits fonciers.

Le mois dernier, la Colombie a organisé la Conférence internationale sur la réforme agraire et le développement rural, qui n’avait plus eu lieu depuis vingt ans. Ce rassemblement a remis  à l’ordre du jour international les droits fonciers, qui avaient été complètement absents des discussions sur les politiques climatiques ces dernières années, alors même que la pression sur les terres s’intensifiait de toutes parts : marchés du carbone, nouvelles concessions minières et déploiement d’infrastructures d’énergies renouvelables, entre autres.

La conférence a rassemblé des gouvernements, la société civile et des mouvements sociaux pour aborder des défis urgents en milieu rural : la gouvernance des terres, la réforme agraire, le développement résilient au changement climatique et la souveraineté alimentaire. Sa déclaration finale, signée par 28 pays, a réaffirmé le droit humain à la terre, fournissant un soutien multilatéral qui peut désormais être mis à profit dans d’autres grands processus internationaux.

Droits à la terre et réforme agraire

Dans de nombreuses régions du monde, les paysans et paysannes ne possèdent pas et ne contrôlent pas toujours les terres qu’ils cultivent. Ils dépendent d’accords informels, parfois collectifs, ancrés dans la tradition plutôt que sur des droits reconnus, ce qui signifie qu’ils peuvent perdre l’accès à leurs terres avec peu de préavis et sans voie de recours, alors même qu’ils assurent la majeure partie de la production alimentaire mondiale. Ce problème est particulièrement prononcé en Afrique subsaharienne et dans certaines régions d’Asie et d’Amérique latine, où il affecte les Peuples Autochtones, les communautés locales et les femmes de manière disproportionnée.

Et l’insécurité foncière constitue un obstacle direct à l’action climatique. Lorsque les agriculteurs, les pêcheurs et les éleveurs bénéficient de droits fonciers reconnus et du contrôle de leurs ressources, ils sont beaucoup plus susceptibles d’investir dans des pratiques écologiques qui absorbent les émissions et renforcent la résilience, comme la plantation d’arbres, l’investissement dans l’agroécologie et l’amélioration de la santé des sols à long terme. Les mouvements sociaux réclament avant tout des réformes agraires complètes qui reconnaissent les liens de ces communautés à la terre, qui est un lieu de vie, d’identité et de culture avant d’être une ressource, en faisant de la redistribution des terres un élément central de l’action climatique.

Les politiques climatiques et de biodiversité doivent être axées sur les droits humains, les processus participatifs doivent faire passer les voix des populations locales avant les approches imposées par le haut, et les financements doivent être alloués aux communautés qui contribuent le plus à la préservation des terres.

En unissant les mouvements pour les droits à la terre et pour la justice  climatique, nous pouvons construire les systèmes alimentaires justes et durables dont nous avons besoin de toute urgence. Nous avons déjà les pièces. Il ne nous reste plus qu’à les assembler.