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Aux frontières de la guerre : l’épidémie silencieuse des traumatismes psychologiques
L’Ukraine fait face à un hiver particulièrement dur tandis que les frappes visant son infrastructure énergétique se sont intensifiées depuis novembre 2025. Ces frappes entrainent la dégradation des services essentiels et aggravent la vulnérabilité de milliers de personnes déjà confrontées à des coupures prolongées d’électricité, de chauffage et d’eau. Quatre ans plus tard, l’objectif des équipes d’Action contre la Faim sur place reste constant : assurer la continuité des soins essentiels, favoriser la résilience psychologique et soutenir les acteurs locaux qui protègent leurs communautés.
Selon l’Organisation Mondiale de la Santé, au moins 2 700 attaques contre les services de santé ont été confirmées depuis février 2022. Ces destructions perturbent profondément la prise en charge des traumatismes psychologiques, des soins chroniques ainsi que celle de la santé maternelle et infantile. Entre janvier et septembre 2025 seulement, 382 attaques ont été recensées, marquant une augmentation alarmante par rapport à 2024. L’escalade de ces frappes — drones, bombes aériennes et autres armes explosives — détruisant les infrastructures civiles, entraîne des ruptures en cascade des services essentiels.
Face à cette dégradation continue, les équipes mobiles d’Action contre la Faim (psychologues, gynécologues, sages-femmes, docteures et infirmières) interviennent chaque semaine dans des villages isolés, lourdement touchés par la guerre.
Après quatre années de conflit, les populations vivant à proximité du front témoignent de symptômes d’épuisement moral, liés à la répétition des attaques et aux déplacements forcés. Parmi elles, les femmes et les personnes âgées, largement impactées, voient leur santé physique et mentale s’altérer profondément.
Santé abandonnée, cancers non dépistés et anxiété permanente
Dans les oblasts de Kharkiv et Soumy, les femmes comptent parmi les premières victimes de la dégradation du système de santé. Dans ces territoires ruraux, accéder à un rendez-vous médical ou se soigner implique de parcourir des dizaines de kilomètres, sur des routes bombardées et présente un cout financier important. Des obstacles qui entraînent des retards de diagnostic aux conséquences parfois irréversibles :
« Les femmes ne négligent pas leur santé — elles n’y ont tout simplement pas accès. Quand elles arrivent enfin, il est parfois trop tard. » témoigne Anastasia, 27 ans, gynécologue au sein de la clinique mobile d’Action contre la Faim.
Dans les villages Ukrainiens isolés, comme ceux de Kurmany ou Andriivka, situé à moins de 65 km de la ligne de front, les équipes d’Action contre la Faim assurent notamment le dépistage précoce des cancers féminins. Ici, des échographies mammaires sont réalisées sur place :
« C’est extrêmement important : le cancer du sein est le cancer le plus fréquent chez les femmes en Ukraine”, souligne Anastasia.

Alertes aériennes incessantes, bombardements, séparation avec des proches mobilisés ou exilés : sur le terrain, la gynécologue constate chaque jour les effets du conflit sur la santé des patientes « Le stress bouleverse l’équilibre hormonal et impact profondément la santé des femmes. Le stress tue le corps » confie -t-elle.
Et si beaucoup de patiente viennent pour un examen médical, ces consultations deviennent souvent un espace de parole :
« Ils ont besoin de quelqu’un à qui parler, quelqu’un avec qui partager leurs inquiétudes. Dans ces moment-là, vous n’êtes pas seulement un médecin, vous êtes aussi quelqu’un qui les écoute et les aide à libérer leurs émotions. » poursuit- t-elle.

C’est le cas de Nina, 35 ans, qui a été contrainte de fuir la ville de Soumy il y a maintenant deux ans. Suivie médicalement par les équipes de la clinique mobile, elle y a trouvé un espace pour se confier :
« Je m’inquiète pour mes enfants, pour notre avenir. Nous avons perdu notre maison. Tout ce que nous avions construit en une vie entière a disparu. » confie‑t‑elle.
L’histoire de Nina n’est malheureusement pas un cas isolé. Comme elle et sa famille, 3,7 millions d’Ukrainiens sont aujourd’hui déplacés à l’intérieur du pays, et la situation pourrait encore s’aggraver : jusqu’à 504 000 personnes supplémentaires pourraient être contraintes de fuir leur foyer en 2026.
Soigner les personnes agées en temps de guerre
Parmi les personnes déplacées internes, les personnes âgées constituent également un groupe particulièrement vulnérable. Beaucoup vivent isolées, dans des zones encore exposées aux frappes, avec des ressources limitées et un accès réduit aux services publics. Le déracinement, l’éloignement familial et l’incertitude permanente favorisent une profonde perte de repères.
À 75 ans, Olha Drobyazko a dû quitter son village de Skelytsia après des mois de bombardements incessants.
« Nous avons tenu bon pendant deux ans, puis nous n’avons plus pu supporter. Les obus passaient au‑dessus de nous… Nous dormions tout habillés, avec nos chaussures. » raconte-elle. Son village est aujourd’hui détruit : « Aujourd’hui, il n’y a plus une seule maison debout — ni la mienne, ni celles de mes enfants. Je n’ai plus rien. Tout ce que j’avais a disparu. » témoigne Olha.

Aujourd’hui hébergée dans une petite chambre prêtée par son frère, elle vit dans une grande précarité et dépend de sa pension et de l’allocation versée aux personnes déplacées internes:
« On reçoit 2 000 hryvnias (39 euros) pour les déplacés, 2 000… plus ma pension. » Mais comme pour beaucoup ce montant ne suffit plus à couvrir les besoins essentiels : « J’aimerais un peu de lait, acheter quelques poules… Mais tout est tellement cher. » confie-t-elle.

Déplacées malgré elles et souvent dépendantes de leurs proches, des milliers de personnes âgées ukrainiennes, comme Olha, portent aujourd’hui des blessures invisibles qui dépassent largement la perte matérielle. Leur santé mentale est profondément fragilisée par l’arrachement soudain à leur vie d’avant et par la peur constante liée à un conflit qui dure désormais depuis quatre ans.
Pour Olha, la séparation avec ses enfants, restés dans la ville de Soumy, est une source d’angoisse quotidienne :
« J’attends leurs appels… Jusqu’à ce qu’ils me téléphonent, je ne suis pas moi-même. Je dois prendre des calmants. » témoigne‑t‑elle.
Comme elle, beaucoup de personnes âgées traversent un traumatisme silencieux, nourri par l’incertitude, la solitude et un quotidien marqué par la guerre. Pour répondre à ces besoins, les équipes d’Action contre la Faim les orientent vers un accompagnement psychologique adapté, mêlant suivis individuels, sessions de soutien collectif et activités de sensibilisation à la santé mentale.
Olha a ainsi pu participer à plusieurs séances de soutien collectif au sein de la clinique de Kurmany. Animées par les psychologues de l’unité mobile d’Action contre la Faim, ces sessions offrent un espace sûr où chacun peut exprimer ses émotions, comprendre les mécanismes du stress traumatique, identifier les signes de détresse psychologique et renforcer ses capacités d’adaptation face au conflit.

En ramenant les soins et les spécialistes au plus près de celles et ceux qui ne peuvent plus se déplacer, les équipes mobiles d’Action contre la Faim jouent également un rôle essentiel dans la lutte contre l’isolement physique et mental. Un enjeu crucial dans ces zones rurales, aujourd’hui dépourvues de transports et de services de base.
« Ici, il n’y a pas de bus. Pour atteindre la route, il faut marcher deux kilomètres — à 75 ans, je ne peux pas. » confie Olha.
Roman, paramédical au poste médical de Kurmany soutenu par Action contre la Faim, mesure chaque jour l’impact de cet isolement :
« Les gens d’ici ne peuvent tout simplement pas se déplacer. Il y en a qui n’ont aucune possibilité d’aller faire des examens médicaux. Quand les organisations viennent à nous et réalisent les examens sur place, c’est un soutien immense pour la communauté. » explique‑t‑il.
Aider les communautés à tenir aujourd’hui pour se relever demain
Depuis le début du conflit, la société civile ukrainienne s’est fortement mobilisée. De nombreux professionnels (médecins, infirmiers, enseignants, psychologues scolaires, travailleurs sociaux, secouristes) comme Roman ont assumé des responsabilités accrues pour répondre aux besoins de leurs communautés.
Leur engagement constitue un pilier essentiel de la réponse humanitaire :
« La phase de choc initiale a laissé place au besoin d’agir. De nombreuses personnes ont ressenti le besoin d’agir pour protéger leur communauté » explique Anastasia.
Beaucoup ont choisi de s’engager dans la société civile ou comme elle dans l’action humanitaire. Ils sont nombreux à venir en aide aux communautés traumatisées tout en vivant dans des zones touchées par les frappes. Leur exposition directe au conflit augmente fortement leur risque d’épuisement psychique : stress chronique, troubles du sommeil, anxiété, dépression, sentiment d’impuissance ou décrochage professionnel les menacent au quotidien.
Face à la destruction des infrastructures, à l’épuisement des ressources et au traumatisme collectif, les interventions en santé mentale demeurent un élément central de la réponse humanitaire de nos équipes en Ukraine. Action contre la Faim développe un accompagnement dédié pour ces travailleurs de première ligne : sessions de soutien psychologique, formations aux mécanismes de gestion du stress, espaces d’écoute confidentiels ou encore mise en place de protocoles d’intervention adaptés.
La réponse humanitaire en Ukraine reste fragilisée par les coupes dans les financements américain et européen, un recul qui survient alors même que les hostilités s’intensifient avec des frappes accrues sur les infrastructures énergétiques et une vulnérabilité croissante des populations dans les zones proches du front.
Néanmoins, nos équipes continuent à soutenir les centres de santé publics et les dispensaires ruraux, en leur fournissant de l’équipement médical, des médicaments et des consommables indispensables. Cet appui matériel permet aux structures locales de maintenir une capacité minimale de prise en charge.
