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Après le passage du cyclone Gezani, une course contre la montre pour prévenir une crise nutritionnelle majeure
Sur la côte Est de Madagascar, rien n’avait préparé les habitants de la région d’Atsinanana à ce qui s’est abattu sur eux. Lorsque le cyclone Gezani a frappé, le 10 février dernier, avec des rafales dépassant les 250 km/h, il a rappelé brutalement la vulnérabilité structurelle d’un territoire déjà fragilisé.
Au cœur de l’Atsinanana, la localité de Tamatave II s’étend dans un environnement riche en ressources naturelles : végétation abondante, rivières nombreuses, cultures de riz, girofle, café et vanille, le tout soutenu par la route nationale RN2 reliant la capitale Antananarivo. Mais face à un choc climatique d’une telle ampleur, infrastructures, cultures et moyens de subsistance ont été durement frappés.
Située à une trentaine de kilomètres de la ville de Tamatave, la commune de Fanandrana illustre parfaitement cette fragilité. Typique des zones rurales de l’Est, elle se compose de maisons traditionnelles en bois de ravinala et repose sur une économie fondée sur la petite agriculture, l’élevage et de modestes commerces installés le long de la route. La vie quotidienne y suit le rythme des saisons et des phénomènes météorologiques qui, année après année, menacent cultures, habitations et ressources vitales.
Depuis le passage du cyclone Gérard en 1994, aucun phénomène n’avait atteint une puissance comparable. Le 10 février dernier, les vents extrêmes combinés aux crues soudaines ont emporté les maisons, noyé les rizières, déraciné les arbres fruitiers, dispersé le bétail. Les petites économies rurales se sont effondrées. Les familles n’ont plus de stocks alimentaires, plus de sources de revenus, plus de terre cultivable, plus de maison.
Dans une zone déjà marquée par une malnutrition aigüe chronique, cette destruction massive des moyens de subsistance fait planer une menace bien plus silencieuse : celle d’une hausse rapide des cas de malnutrition aiguë sévère dans les mois à venir.
Une réponse coordonnée, née de l’urgence
Après le passage du cyclone, Action contre la Faim a rapidement déployé une réponse d’urgence d’envergure dans la commune de Fanandrana, l’une des plus touchées du district de Tamatave II. Cette intervention a permis aux familles de retrouver un minimum de protection, de dignité et de stabilité dans un environnement où les besoins restent nombreux et pressants.
Face à l’étendue des besoins, en plus des projets déjà mis en œuvre par Action contre la Faim, le consortium humanitaire préexistant dans la zone du Grand Sud dans le pays, et réunissant HI, ASOS, Médecins du Monde et ACF, s’est mobilisé sur cette zone afin de couvrir simultanément les besoins critiques des dix fokontany de la commune de Fanandrana. Il s’agissait de restaurer l’accès à l’eau potable, renforcer les capacités médicales, soutenir la mise à l’abri des populations les plus touchées et répondre à leurs besoins psychosociaux. Mais tous savent que la reconstruction sera longue, et que les prochains mois seront décisifs pour éviter un basculement nutritionnel majeur dans une région déjà extrêmement vulnérable.
« L’idée du consortium est d’assurer une réponse complémentaire, ciblée et rapide, couvrant l’ensemble des besoins critiques de la commune de Fanandrana » – Grégoire Brou, Directeur Pays pour Action contre la Faim à Madagascar.

En arrivant dans la commune de Fanandrana par la route nationale, on aperçoit une mer de bâches bleues au milieu des décombres et des habitations détruites : un signe visible et impressionnant de l’ampleur des destructions, mais aussi de la réponse d’urgence mise en place.
Pour les habitants, dont Sylvette, 38 ans, ce qui s’est produit cette année relève d’une catastrophe jamais vue depuis plus de trente ans : « Depuis que j’ai 6 ans, je n’ai jamais vu un cyclone d’une telle force. J’ai vraiment cru que c’était la fin du monde qui approchait. » déclare-t-elle.
Sylvette est enceinte, son bébé est attendu pour avril. À huit mois passé de grossesse, l’inquiétude grandit. « Je suis triste pour mon bébé. Il va naître dans une maison détruite… J’espère pouvoir reconstruire, et que tout se passera bien à l’hôpital », confie-t-elle. L’arrière de sa maison a été complètement soufflé par le cyclone, emportant toit et mur et ne laissant qu’une terrasse ouverte au ciel. La chambre, elle aussi, a perdu son toit. Comme beaucoup de familles agricoles de Fanandrana, ils doivent aujourd’hui tout rebâtir sans argent.
Pour d’autres habitants, comme Michel Batualina, la reconstruction commence avec les moyens du bord. Devant les débris de son ancienne maison, il récupère chaque morceau de bois pouvant encore tenir debout. Ce qu’il ramasse, il ajuste, empile, cloue, dans l’espoir de rebâtir un abri pour sa famille. « Les cyclones sont naturels, on ne peut rien y faire. La meilleure chose, c’est de ne plus y penser et de reconstruire », confie-t-il, concentré sur son travail. Pour lui, la priorité est claire : redonner un toit à sa famille. Le reste attendra. « Aujourd’hui, c’est la maison qui compte. On verra le reste plus tard », ajoute-t-il.
Lors du cyclone, Michel n’était pas dans le village. Mais sa femme, Sylvie, 36 ans, et leurs deux enfants, Michella, 9 ans, et Jean, 18 mois, ont vécu l’effroi de plein fouet. Ils s’étaient d’abord réfugiés chez leur grand-mère Juliette, 48 ans, avant que leur maison ne s’effondre sous la chute d’un arbre. Contraints de fuir à nouveau, ils se sont dirigés vers l’école publique, identifiée comme lieu de refuge. Mais même ce bâtiment, en dur, n’a pas résisté à la violence du vent : son toit s’est arraché à son tour. La reconstruction s’annonce longue et coûteuse. « Les matériaux deviennent difficiles à trouver. Les prix montent, et pour nous, c’est compliqué », constate-t-il, inquiet. Dans la région, les arbres du voyageur, dont les feuilles de ravinala servent traditionnellement à fabriquer les toits et les parois des maisons, ont été particulièrement touchés.
La violence du cyclone a déraciné des centaines d’arbres en quelques minutes, emportant avec eux l’un des matériaux les plus essentiels à la reconstruction. Sylvie raconte avec précision les minutes de terreur : « les vents étaient si fort que nous étions emportés par le vent. Ma fille a été blessé par les débris qui volaient dans tous les sens, et mon bébé a été arraché de mes bras par une rafale. Par chance, il a été retenu par la souche d’un arbre, ce qui lui a sauvé la vie. Nous avons eu si peur. » explique-t-elle. Aujourd’hui, la famille vit sous une structure de fortune, assemblée à partir du toit récupéré de leur ancienne maison et sécurisée grâce au kits abri, dont la famille a pu bénéficier de la part d’Action contre la Faim.

Dès les premiers jours après le passage du cyclone, pour faire face à cette urgence, 540 kits abris, comprenant bâches, clous, marteaux et cordes, ont été distribués par Action contre la Faim afin de permettre aux familles de sécuriser ce qu’il reste de leurs maisons.
Cette destruction massive prive également les familles de ressources économiques et les distributions monétaires deviennent essentielles. Ainsi et pour compléter les distributions de kits abris, les équipes d’Action contre la Faim organisent des distributions d’argent destinées à soutenir la reconstruction. Chaque ménage reçoit 350 000 ariary, soit environ 65 à 70 euros : un soutien indispensable pour permettre aux familles comme celle de Sylvette et Michel d’acheter un minimum de matériaux et de commencer à rebâtir leur foyer : une aide vitale, qui représente pour beaucoup le premier pas sur le long chemin de la reprise.
Au 14 mars 2026, 4 846 ménages sur les 7 000 que compte la commune de Fanandrana ont déjà été accompagnés par Action contre la Faim et ont bénéficié d’une aide monétaire.
La menace nutritionnelle : le pic redouté dans les prochains mois
Autour des abris improvisés, les champs inondés et les arbres déracinés rappellent que Fanandrana a aussi perdu l’essentiel de sa production agricole. Les crues ont submergé les parcelles, entraînant la disparition des cultures maraîchères ainsi que des élevages avicoles et bovins. Le vent, quant à lui, a arraché arbres fruitiers et plantations.
« Les cultures, notamment le riz, ne pourront pas être récoltées. L’élevage a également été fortement touché : volailles, canards, mais aussi apiculture. Agriculteurs et éleveurs vont voir leurs revenus diminuer, et les personnes les plus vulnérables auront davantage de difficultés à accéder à une alimentation suffisante. » — Emilie Rivier, coordinatrice terrain pour Action contre la Faim
À l’hôpital de Tamatave, les conséquences du cyclone se font déjà sentir. Le service pédiatrique accueille sept enfants souffrant de malnutrition aiguë sévère avec complications, presque le double de sa prise en charge habituelle. Dans une région déjà marquée par une malnutrition chronique, les équipes médicales redoutent une augmentation des cas de malnutrition aigüe sévère dans les prochains mois, lorsque les réserves alimentaires seront épuisées et que les familles, privées de cultures, de revenus et parfois même de terres, n’auront plus rien pour nourrir leurs enfants.
Dans la commune de Fanandrana, la situation sanitaire est d’autant plus critique que les centres de santé de base ont été endommagés ou détruits, et que la zone ne compte que trois centres de récupération nutritionnelle ambulatoire (CRENA) pour la prise en charge de la malnutrition aiguë sévère.
Pour garantir la continuité des soins, Action contre la Faim a formé 27 personnes, personnel médical et paramédical (sage-femmes, médecins, infirmiers), ainsi que des techniciens animateurs, dans le cadre d’un renforcement de capacités destiné à appuyer la mise en place de trois cliniques mobiles pour quatre mois, mises en œuvre par l’ASOS une de nos associations partenaires malgache.
Pour les ONG présentes, le constat est clair : sans poursuites d’actions rapides et coordonnées, un nouveau drame pourrait succéder au cyclone.
Dans les villages ou les bâches tiennent lieu de toits, où l’eau potable n’arrive que par camions, et où les familles réparent ce qu’elles peuvent, planche après planche, l’enjeu dépasse largement la reconstruction matérielle. Il s’agit désormais de prévenir une crise nutritionnelle dans une région déjà extrêmement vulnérable.
Le travail du consortium, l’engagement des équipes locales, le soutien des partenaires et la capacité d’anticiper les besoins seront déterminants dans les semaines à venir.

De nombreux partenaires mobilisés
Grâce au partenariat avec la Fondation Airbus, ACF a pu utiliser des images satellites pour évaluer l’ampleur des dégâts et l’étendue des zones touchées et ainsi d’intervenir dès les premières heures. Déjà présentes avant l’impact du cyclone grâce à un pré positionnement logistique, les équipes d’ACF ont pu compter sur une station de potabilisation Aquassistance faisant parti du stock de contingence d’ACF Madagascar. Depuis, et afin de compléter la capacité de production d’eau potable, pour faire face aux dommages liés au passage du cyclone, ACF via un partenariat avec la Fondation Veolia a pu déployer une seconde station de potabilisation. Cette station a été acheminée depuis la France par voie aérienne grâce au soutien logistique de l’organisation caritative humanitaire Airlink et de la fondation Airbus pour combler un manque critique dans l’approvisionnement en eau potable de Tamatave, le temps que le réseau d’eau de la ville soit rétabli.
De plus un diagnostic du réseau d’eau potable de la ville de Tamatave a pu être effectué grâce aux experts Veoliaforce de la Fondation Veolia, partenaire d’ACF qui permet de planifier au mieux les actions qui permettront d’améliorer de manière pérenne l’accès à l’eau, à l’assainissement et à l’hygiène pour les populations touchées. Ainsi, les équipes ont pu fournir de l’eau potable dès les premiers jours pour limiter les risques de maladies hydriques. Depuis, des rotations quotidiennes sont organisées pour ravitailler en eau potable plusieurs points de distribution.
Cette réponse d’urgence a bénéficié du soutien financier de la Fondation Suez et du fond d’urgence de Givaudan International ainsi la mobilisation des collaborateurs de Givaudan à travers notre plateforme We Act. Cette intervention a également été financée par l’Union européenne – Aide humanitaire et par le Start Fund du START Network.