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AFG_2018-04-19_506 © Sandra Calligaro
pour Action contre la Faim

En Immersion

Sounds of Kabul #1

Les murmures de la ville

Je réalise des gestes étrangers, qui, bien vite, me paraîtront familiers : mettre le voile, baisser les yeux, ne pas s’approcher trop près des hommes. Ne pas signifier son appartenance à une ONG, cela aussi me semble nouveau. Dans d’autres contextes, d’autres pays, c’est le logo d’Action contre la Faim qui fait office de drapeau blanc protecteur. Humanitaires, nous apprenons, au gré des visites dans les différents pays d’intervention, à nous adapter aux enjeux locaux et à ajuster nos comportements à la politique sécuritaire du pays.

Kaboul se réveille sous un ciel de traîne. La ville semble encerclée de montagnes, dont les pics apparaissent enneigés sous les nuages. Pour un mois d’avril, la température est fraîche.

Arrivée au bureau, je rencontre mes collègues. La mission Afghanistan est composée de plus de 400 travailleurs humanitaires, dont une grande majorité d’afghans et quelques expatriés. Nutritionnistes, ingénieurs, logisticiens, chauffeurs : une variété de métiers et de compétences se bousculent chaque jour derrière les portes blindées du bureau ACF. Pour ma part, je suis une observatrice de passage, une visiteuse en transit. Mon métier est de mettre en valeur le travail réalisé par mes collègues et de témoigner des besoins des populations dans les pays d’intervention d’ACF. Appelons ça communication, campaigning ou reportages ; qu’importe : je suis une spectatrice et non l’héroïne des histoires du terrain. Les héros, ce sont mes collègues afghans.

Les héros, ce sont aussi les déplacés, ceux auxquels les conflits qui déchirent le pays ont tout pris, et qui organisent depuis des décennies leurs vies dans des camps. Depuis 20 ans, les Kabul Informal Settlements (KIS) ont poussé aux abords de la ville comme des champignons. Pour leurs habitants, les régimes et les conflits se succèdent, mais la situation ne change pas. Rescapés de conflits, déplacés internes, retournés du Pakistan… Ils sont plus de 50 000 personnes à vivre dans des camps « en dur » dans lesquels ils pensaient s’installer temporairement, et qui abritent déjà aujourd’hui plusieurs générations sans espoir de solutions durables.

Accompagnée de la photographe Sandra Calligaro et du Dr Zahour, médecin afghan pour ACF – et traducteur improvisé pour l’occasion – nous nous rendons dans ces « campements informels », là où la misère croise la résilience.

AFG_2018-04-19_495 © Sandra Calligaro pour Action contre la Faim

Dewan Bigi

Dewan Bigi camp, situé à côté du centre de santé Roshal Mina d'ACF, et dans lequel de nombreux bénéficiaires vivent. Gul Lalai pose devant sa maison.

© Sandra Calligaro pour Action contre la Faim

AFG_2018-04-17_365 © Sandra Calligaro pour Action contre la Faim

Dewan Bigi

Dewan Bigi camp, situé à côté du centre de santé Roshal Mina d'ACF, et dans lequel de nombreux bénéficiaires vivent. Les pieds de Toorpikai, bénéficiaire.

© Sandra Calligaro pour Action contre la Faim

AFG_2018-04-19_547 © Sandra Calligaro pour Action contre la Faim

Dewan Bigi

Dewan Bigi camp, situé à côté du centre de santé Roshal Mina d'ACF, et dans lequel de nombreux bénéficiaires vivent.

© Sandra Calligaro pour Action contre la Faim

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Bienvenue à Dewan Bigi

La pluie est tellement tombée sur Kaboul que la boue des camps est devenue un sol spongieux, élastique et collant. A quelques mètres de moi, la tong d’une petite fille se coince dans cette boue épaisse. La fillette finit sa course avec un pied nu.

Pieds nus, ils le sont presque tous. Ici, dans l’un des 52 « campements informels » de Kaboul, près de 200 personnes vivent avec leurs familles. On m’explique que c’est un camp de taille moyenne, voire plutôt petit.. De la boue jusqu’aux chevilles, voilée consciencieusement et couverte d’une abaya*, je me fraye un chemin dans les dédales du camp. Un cours d’eau rempli de déchets, et gonflé par la pluie, dégage des odeurs fortes et inquiète les ONG,

soucieuses des maladies hydriques. Dans le camp Dewan Bigi, comme dans la plupart des quelques 50 autres campements, des points d’eau ont été installés par des ONG, dont Action contre la Faim. Mais ils sont encore trop peu par rapport au nombre de réfugiés, et beaucoup d’entre eux recueillent de l’eau de sources contaminées non protégées.

Sous ces airs de labyrinthe improvisé, le camp est en fait très bien organisé. Les familles ont chacune leur abri, qu’elles entretiennent souvent avec soin. Nous suivons Abdullah et sa femme Shemayel, tous deux âgés d’une vingtaine d’année et parents de deux enfants, dont la famille a été soutenue par Action contre la Faim jusqu’en septembre 2017. Abdullah nous invite à entrer dans leur abri.

L’intérieur détonne par rapport à l’extérieur : derrière le torchis fait d’eau épaisse, de boue et de paille, un tapis reprisé est posé au sol. Sur les côtés de la pièce, Shemayel a entassé, derrière de vieilles tentures, tout ce que sa famille possède : des matelas pour dormir elle, son mari et leurs deux filles, de quoi cuisiner, un tabouret… Je prends soin d’enlever mes chaussures pour entrer dans cet univers de terre. Abdullah nous propose de nous asseoir, et de nous servir un thé. Ils ont un grand sourire en nous présentant leurs deux fillettes – dont l’aînée de 3 ans a les joues pleines de terre, et la plus petite de 5 mois est emmaillotée comme un poupon.

AFG_2018-04-16_256 © Sandra Calligaro pour Action contre la Faim

Dewan Bigi

Abdullah, sa femme Shamayel et deux de meurs enfants, dans le camp où ils habitent, "Dewan Bigi", à Kaboul.

© Sandra Calligaro pour Action contre la Faim

AFG_2018-04-16_112 © Sandra Calligaro pour Action contre la Faim

Dewan Bigi

Abdullah et une de ses filles, dans leur maison, dans le camp où ils habitent, "Dewan Bigi", à Kaboul.

© Sandra Calligaro pour Action contre la Faim

AFG_2018-04-16_181 © Sandra Calligaro pour Action contre la Faim

Dewan Bigi

Abdullah et sa femme Shamayel, dans le camp où ils habitent, "Dewan Bigi", à Kaboul.

© Sandra Calligaro pour Action contre la Faim

AFG_2018-04-16_220 © Sandra Calligaro pour Action contre la Faim

Dewan Bigi

Abdullah avec l'une des ses fille

© Sandra Calligaro pour Action contre la Faim

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Autour de nous, des adolescents curieux s’amassent. Nous sortons pour les saluer, expliquer pourquoi nous venons : témoigner des conditions de vie des réfugiés de Kaboul. Khaleda, une jeune fille de 14 ans engage la conversation avec moi. Elle a un sourire éclatant et des fossettes. Sa robe jaune met du soleil au milieu du camp, gris de boue et de pluie. Elle me montre la « tente des bracelets », et m’explique leur activité : ils achètent des bracelets en gros en s’endettant, puis les revendent quelques afghanis sur le marché. Ce sont surtout les enfants et les femmes qui ont cette activité-là – les hommes vendent plutôt des chaussures. Avec les fortes pluies des derniers jours, les bracelets ont pris l’eau. La communauté a la responsabilité d’en prendre soin. Khaleda me propose du thé, elle insiste. Ce sens de l’hospitalité et cette bienveillance chez ceux qui n’ont plus rien m’ébranle profondément.

Retournés du Pakistan

Comment sont-ils arrivés ici ? Abdullah explique qu’il n’était encore qu’un enfant quand ils ont quitté Kaboul, sa famille et lui. C’était pendant la guerre civile. Les bombes explosaient, les maisons brûlaient et des balles sifflaient dans le ciel de Kaboul. Ils sont partis au Pakistan, puis sont revenus quand la situation a commencé à s’apaiser, avec l’élection de Hamid Karzaï, en 2004, quand le pays semblait être plus stable. Au Pakistan, ils étaient réfugiés : ils voulaient revenir dans leur pays, retrouver leur ville. Mais à leur retour, ils n’avaient plus de maison, pas de terres et pas d’argent pour s’installer. Depuis 14 ans, ils vivent donc à Dewan Bigi. Il y a grandi, s’y est marié et y a eu deux enfants. Ceux qui sont revenus dans leur pays sans rien sont restés des « déplacés », au même titre que ceux qui ont fui les provinces à feu et à sang pour trouver un peu de sécurité à Kaboul. Ceux qui fuient le conflit sont des perpétuels exclus, aux marges de la ville sur des terrains boueux qui appartiennent au gouvernement.

Nous aurions pu rester des heures dans ce village de glaise, mais la règle de sécurité nous impose de rentrer. Les travailleurs humanitaires étrangers sont en effet les cibles privilégiées de kidnappings ou d’attaques en Afghanistan…

Une menace sécuritaire diffuse

C’est à cette réalité que sont confrontés mes collègues expatriés. Venus de toutes les régions du monde, avec leurs compétences et leur expertise au service de la lutte contre la faim, ils vivent au rythme de règles sécuritaires extrêmement contraignantes. Mais ces sacrifices en valent la peine – au-delà de la peur, des conflits, des attentats, de la pauvreté ; il y a la gentillesse et la résilience incroyable des Afghans. Travailler tous les jours à leur contact, pour donner ensemble un espoir au pays, c’est ça qui porte chaque collègue que je croise.


* longue robe noire qui couvre l’intégralité du corps, porté au dessus des autres vêtements par les femmes

Sounds of Kabul

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