La faim ne frappe pas au hasard

Au-delà des images et des idées reçues, la faim est un fléau aux multiples facettes. Si rien ne paraît plus immuable que la faim, son visage a pourtant changé aux cours des trois dernières décennies. La faim est de moins en moins provoquée par des facteurs naturels (sécheresse, épidémies, etc.) mais de plus en plus par des facteurs humains (conflits armés, pauvreté, violence et discriminations).
La faim est donc de plus en plus politique car qui peut encore croire aujourd’hui que l’on manque de ressources pour nourrir tout le monde sur notre planète ?
La faim frappe encore au Sahel, mais au delà des effets de conditions naturelles défavorables, les mécanismes de spéculation alimentaire ont eu des conséquences bien plus graves en provoquant des hausses des prix de denrées de base 4. Dans les marchés, la nourriture est sur les étals mais elle n’est plus accessible aux populations pauvres. Sous couvert de causes naturelles, on masque les réalités des logiques politiques et économiques des marchés alimentaires et financiers.
Faim, pauvreté et violence sont très souvent liés. Ce sont les plus pauvres qui sont les plus vulnérables par manque d’accès à une nourriture, à une eau saine, et à des soins de santé. A des politiques de développement inadaptées depuis des décennies s’ajoutent depuis une quinzaine d’années, des guerres civiles d’une grande violence, engendrant progressivement une sorte de fragmentation de notre monde entre des « populations utiles et d’autres inutiles »5. Au Darfour, plus de 2,5 millions de personnes déplacées sont dépendantes d’une aide internationale pour survivre et ce depuis plus de 3 ans. Enfin, la question de la sécurité alimentaire ne peut être séparée de celle de l’eau. Une eau malsaine engendre des maladies qui favorise l’apparition de la malnutrition.
De nouveaux facteurs viennent aggraver le visage de la faim, tels que l’urbanisation incontrôlée et le sida. De même, dans de nombreux pays, la faim est liée à l’exercice de discriminations sur une frange de population mise au ban du fait de leur mode de vie, leur localisation, leur religion, leurs traditions… La restriction voire la suppression de leur liberté de mouvement, le refus de leur accorder la citoyenneté, la soumission aux travaux ou à des déplacements forcés ou tout simplement l’oubli volontaire privent ces populations de la possibilité de subvenir à leurs besoins. Autant de situations qui nous font dire que le règlement du sort de ces populations ne se fera qu’à l’aune de volontés politiques fortes.
Les objectifs du millénaire prévoient une réduction de moitié de la faim avant 2015. Si la date approche l’objectif lui reste élusif. Pour atteindre ces objectifs les Etats vont devoir redoubler d’efforts et s’engager en priorité en faveur des plus vulnérables, ceux qui demain vont encore mourir de la faim.
Présente aujourd’hui dans 40 pays, Action contre la Faim refuse de considérer la faim comme une fatalité et agit quotidiennement avec les populations concernées. La faim progresse à la faveur de conditions économiques, politiques, sociales et sanitaires désastreuses : des facteurs régis principalement par le bon vouloir des hommes. Les ONG tâchent de combattre ce fléau au quotidien, au-delà de l'urgence, elles travaillent aussi en amont des crises pour éviter le pire c'est-à-dire la mort. Mais ce sont les volontés conjuguées de tous les acteurs - Etats, Communauté internationale - ONG - qui mettront fin aux souffrances de 852 millions de personnes sur notre planète.
Benoît Miribel
Directeur général d’Action contre la Faim
1 Rapport FAO 2005 L’insécurité alimentaire dans le monde
2 Rapport FAO 2005 L’insécurité alimentaire dans le monde
3 Chiffres des Nations Unies
4 Au Niger, le prix des céréales a augmenté de 80% durant le premier semestre 2005.
5 Formule empruntée à Pierre Conesa dans ‘Une géographie du monde “inutile”’, Le Monde diplomatique, mars 2001




