3 questions à Patricia Hoorelbeke

1) Comment la situation alimentaire évolue-t-elle au Sahel ?
Mal. La zone sahélienne est aujourd’hui en grande partie en état d’insécurité alimentaire critique et dans certaines zones déjà, extrême. On a aujourd’hui une vision plus pessimiste que celle que l’on avait en janvier. Au-delà des déficits agricoles dans certaines zones, dont on avait déjà connaissance en début d’année suite aux récoltes souvent médiocres, d’autres facteurs ont contribué à aggraver la situation : le maintien des prix alimentaires à des niveaux très élevés (+10 à 75% pour les céréales dans l’ensemble de la zone par rapport aux prix habituels) et, également, les violences au Mali et au Nigéria.
2) Aujourd’hui, quelles sont les pays ou les zones les plus critiques ?
Aujourd’hui, plusieurs zones sont classées en état d’ «insécurité alimentaire extrême » : le Nord du Mali, ainsi que l’Est de la Mauritanie. Qu’est-ce que cela signifie? Ce seuil correspond à une insuffisance grave dans l'accès à l'alimentation, assortie d'une mortalité excessive, d’une malnutrition très élevée et d’une perte des avoirs relatifs aux moyens d'existence.
Au Mali, la situation résulte en grande partie du conflit qui a déjà provoqué le déplacement de plus de 230 000 personnes au 12 avril 2012. Mais il y a d’autres régions sahéliennes, hors conflit, qui présentent des indicateurs alarmants et qui sont dans une situation d’insécurité alimentaire critique : c’est le cas de la région du Kanem, au Tchad, qui a basculé en situation d’urgence.
Dans les centres nutritionnels appuyés par ACF, le nombre d’admissions d’enfants malnutris monte en flèche : 1000 enfants en janvier, presque 2000 en février ainsi qu’en mars. Les raisons de cette augmentation sont multiples : des pics de malnutrition récurrents en cette période de l’année, le changement des normes d’admission dans les programmes nutritionnels mais aussi une insécurité alimentaire importante.
Au niveau des productions agricoles, le Tchad et la Mauritanie, aux deux extrémités de la zone sahélienne, sont les plus touchés : moins 49% de production céréalière par rapport à l’an dernier pour le Tchad ; moins 34% pour la Mauritanie.
3) Dans l’ensemble, les mauvaises récoltes sont-elles la cause principale de la crise sahélienne ?
Tous les pays n’ont pas eu un bilan agricole catastrophique en 2011. Cependant, les mauvaises précipitations dans de très nombreuses régions expliquent clairement le déficit de couvert végétal mis en évidence dès l’automne sur nos cartes satellites, et qui laissait déjà présager d’une soudure difficile.
Mais ce n’est pas là la seule cause : il peut y avoir dans certaines situations de mauvaises saisons agricoles que les populations peuvent surmonter, parce qu’elles ont des ressources. Ce qui est dramatique cette année au Sahel, c’est le cumul de plusieurs facteurs : des récoltes médiocres ou limites, dans une situation où la majorité des familles sont pauvres et encore affaiblies par la récente crise de 2010.
Depuis 4 ans, 1 seule saison agricole a enregistré de très bonnes récoltes, ce n’est pas assez pour que les producteurs puissent recapitaliser leur moyens d’existence. Le tout dans un contexte où les crises libyenne, puis nigériane et malienne ont affecté les flux alimentaires et les revenus de nombreux ménages qui dépendaient des transferts d’argent envoyés par des proches émigrés dans ce pays.




